La porte étroite

« C’est par l’expérience qu’il faut trouver les solutions et c’est par l’expérience qu’il les faut vérifier. »
Léon Trotsky – Terrorisme et communisme

Comme on pouvait s’y attendre, et ainsi que le camarade Bruno Amable l’avait indiqué dès le 3 janvier : « l’étape d’après, c’est le Groenland ». Et Donald Trump met les moyens pour indiquer qu’en effet, c’est maintenant l’étape actuelle.

Le problème, c’est que le Groenland est un territoire « autonome » du Danemark, pays membre de l’OTAN et de l’UE, pas vraiment un territoire lointain qu’on avait pris pour habitude de conchier à chaque échéance électorale sans vraiment en savoir grand-chose.

Alors les problèmes que la visée impériale américaine posent sont bien différents. Macronistes et consorts peuvent se féliciter que l’affreux Maduro soit tombé (fût-ce au mépris de tout droit international), mais perdre un bout de l’UE c’est une tout autre affaire. Surtout qu’il y a des traités. Et que les traités, en Europe, c’est important. C’est même le plus important. C’est par exemple beaucoup plus important que les groenlandais.

La preuve : pas moins de 15 militaires en provenance de plusieurs (sic) pays européens sont allés y préparer des opérations. Ça ne rigole plus. La diplomatie non plus ne rigole pas. Le 18 janvier, face aux droits de douane de 10% (puis 25 en juin) imposés par Trump, notre très aimé Emmanuel Macron menaçait Trump de demander d’utiliser « l’instrument anti-coercition ». Il est difficile de ne pas rigoler.

Néanmoins, c’est sans doute le grand mérite de la clarification Trumpiste, on commence à voir s’agiter un tas de gens qui, telle la fleur du petit prince, « se croient terribles avec leurs épines ». Aurore Lalucq « demande en urgence à la commission d’organiser un Airbus des systèmes de paiements européen ». 20 minutes n’hésite pas à titrer « L’avenir de l’Europe et de la paix mondiale tient peut-être en trois lettres : SAP ». Glucksmann de son côté dans Le Monde : « Nous avons avec ASML, une entreprise néerlandaise, le monopole des machines qui fabriquent des microprocesseurs si importants pour Donald Trump ». Que SAP soit un logiciel remplaçable, ASML tenu par des engagements avec les USA ou qu’un système de paiement soit d’abord le résultat d’un rapport de force avant d’être quelque chose de très compliqué à développer, voilà qui échappe à nos amis les fleurs.

Contrairement à la fleur, ils ne feraient pas pleurer le petit prince mais le mettraient plutôt bien en rogne au point de leur réserver un sort digne des baobabs. Parce que ces gens, eux, ne sont pas du tout des fleurs mais plutôt des baobabs, et comme chacun le sait : « un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut jamais plus s’en débarrasser ».
Il faut reconnaître que le rapport de force est incroyablement en faveur des USA. Leur domination dans l’informatique, les moyens de paiement, le hardware, l’IA, les services, est totale. Tout cela est largement documenté, notamment dans notre note conjointe avec Intérêt Général sur la souveraineté numérique. Les services publics et l’immense majorité des entreprises reposent sur des logiciels ou des services fournis par une poignée de monstrueux acteurs américains comme Microsoft ou Amazon. Développer des services de remplacement pour Swift ou AWS ne se fait pas en un jour, surtout après des décennies d’abandon de toute velléité de souveraineté.

Ainsi, même en dehors des cas de corruption généralisée comme l’affreux Arno Klarsfeld, la tentation de se coucher est grande et certains n’y résistent pas. Militairement, on pourrait bien déployer le groupe aéronaval à St Pierre et Miquelon en défense du Canada (qui se prépare aussi à une invasion US – on croit rêver) et du Groenland, mais ce serait bien tout. Diplomatiquement, on pourrait peut-être (quand même), convoquer le conseil de sécurité de l’ONU. Mais dedans, membres permanents avec droit de véto, il y a la Russie qui aurait bien du mal à condamner une invasion et les USA qui n’iraient pas se condamner eux-mêmes. Economiquement, tout le monde à part Bruno Lemaire sait que les sanctions n’ont jamais marché nulle part et qu’elles marcheraient encore moins contre les USA qui ne sont pas vraiment l’Iran ou la Corée du Nord.

C’est sans doute tout cela qu’a compris Donald Trump : il peut faire ce qu’il veut dans le cadre actuel : superpuissance américaine, carpettes européennes. En pratique, il est difficile de ne pas le reconnaître telle qu’est la situation actuelle.

Ainsi nous n’aurions plus de salut que d’être des esclaves misérables, comme le dénonce le premier ministre Belge (avec un autre brio que notre très aimé Emmanuel) : « Being a happy vassal is one thing. Being a miserable slave is something else » ?

Pas forcément.

Il y a une puissance plus grande, bien plus grande en fait, que les Etats-Unis : les marchés de capitaux. Et il y a une chose que les marchés de capitaux n’aiment pas : perdre de l’argent.
Si Trump ordonnait à Amazon de suspendre AWS en Europe, une grande majorité de notre économie serait paralysée ou sérieusement ralentie. De même pour Swift ou Mastercard. Ou pour les services de Microsoft. Et ça, ça voudrait dire une récession sévère et immédiate, une baisse des marchés d’actions voire une illiquidité pour certains titres, voire à tous, tant l’intégration capitalistique est grande. Et ça ne plairait pas beaucoup à Vanguard, BlackRock ni à toutes les banques de Wall Street. Car, si l’Europe, via des institutionnels privés, détient beaucoup d’actifs US, notamment des bons du trésor, il en va de même dans l’autre sens : pour une fois chantons les mérites de la mondialisation des marchés de capitaux (je meurs en écrivant ça).

Car grâce à cela, il y a une chose qui ne sera jamais permise : une guerre économique (ou une guerre tout court d’ailleurs), entre les USA et l’UE. Cela ferait baisser les rendements. Voudrions-nous essayer que les gouvernements tomberaient comme des mouches, Trump compris, par impeachment ou coup d’état, peu importe. Qu’il joue avec les droits de douane (dans les limites permises par l’inflation), qu’il envahisse à gauche et à droite, mais pas qu’il chahute sérieusement les marchés, encore moins leur liquidité.

C’est là qu’est la toute petite porte étroite qui nous est offerte. Et c’est d’ailleurs celle qu’a emprunté la Chine depuis tant de plans quinquennaux, quoi que dans une déclinaison différente. La Chine savait que l’Occident avait besoin des ses capacités manufacturières massives et qu’en échange, on les laisserait faire, à la marge, des choses, tant qu’ils continuaient d’assurer la rentabilité des industriels occidentaux. Alors ils ont fait, et de marge en marge, les voici à la porte de l’indépendance.

Aujourd’hui, de même, les marchés ont besoin de stabilité financière pour assurer les rendements et les interdépendances UE/USA forcent un éventuel conflit à ne pas dépasser le stade des gros mots ou des périphéries.

Il nous faut donc faire tout ce qu’on peut en veillant à rester dans les limites élastiques des marchés.

Taper sur les GAFAM, c’est du suicide littéral. Interdire d’exporter les machines ASML, ce n’est pas possible car elles dépendent de technologies américaines (même à la marge), et cela imposerait des sanctions bien pires en retour. Le conflit brutal généralisé : impossible du fait des marchés. Toujours est-il qu’il faut sortir de cette situation, et le plus rapidement sera le mieux.
Il y a donc, à mon sens, plusieurs niveaux de gravité à avoir en tête au moment de bâtir une réponse économique ou diplomatique. Prenons l’exemple du numérique mais c’est à peu près la même chose dans les autres filières.

Pour Facebook (ou tout Meta d’ailleurs), la violence est de mise. On peut l’interdire demain matin, ça ne nous changera rien (sinon pour des indépendants qui devront attendre trois semaines qu’une alternative devienne assez populaire). Pour X c’est encore mieux, on aurait le plaisir délectable de voir les journalistes devoir travailler.

Pour google.com, il est relativement facile de bâtir une alternative acceptable, voire meilleure (lire sur l’enshittification ou constater par soi-même la dégradation de la qualité). Pour AWS ou autres services cloud, c’est plus compliqué mais possible. Pour Swift ou MasterCard, la plus grande difficulté est de tordre les bras des banques.

Et puis pour le cœur du cœur : le hardware, Intel, Cisco, AMD, NVIDIA, là c’est une autre histoire.

En gardant en tête ces contraintes, il faut planifier. Jean-Luc Mélenchon, décidément en forme en ce moment, a eu des mots excellents dans un colloque à l’institut La Boëtie : il faut utiliser les forces productives là où elles sont, les recenser, les mobiliser. Ces mots rappellent ceux de Trotsky dans « Communisme et terrorisme », écrit en 1920. Avec une sorte d’accent de modernisation, d’adaptation à la situation actuelle ou (on ne sait pas), d’inflexion au service d’une stratégie électorale.

Ce que dit Jean-Luc et la FI à travers lui est juste. Se heurter à la superpuissance américaine ne se fait pas dans le bruit et la fureur, à moins d’accepter 10 ans de souffrance. Cuba sait ce que je veux dire. Il faut y aller en douceur, partout où on peut, aussi franchement qu’on peut, mais sans jamais dépasser les bornes. En se rappelant que les bornes ne sont pas celles de Trump, ni celle d’une Amérique qui nous exploite gentiment comme d’habitude, mais celles des marchés financiers. En bref : en sachant nos forces et nos faiblesses.

Une urgence majeure est la création d’un pôle public du numérique. Et de même dans toutes les autres filières fondamentales : défense, industrie, éducation, santé, logement, alimentation. A ces pôles d’identifier les dépendances, les axes de libération, les points de blocage. Cela, les marchés ne sauraient nous le reprocher ni le sanctionner. Surtout si (et c’est ce que je retiens de l’intervention de JLM), nous jouons le jeu, dans une forme de Trotsko-Léninisme modernisé, de l’agrégation des forces productives, y compris celles des entreprises, via un soutien public.

Que ce soit une Taqiyya et que l’objectif soit la collectivisation du grand et la communalisation du petit, les marchés n’ont pas à le savoir si cela permet de mettre sur pieds de quoi sortir de la dépendance, c’est-à-dire de quoi préparer plus grand.

A moins d’envisager une confrontation majeure, et donc des conséquences majeures, ce que je je crois que peu probable du simple fait de notre démographie, l’internationale et la révolution sociale, sont pour l’instant, il faut le reconnaître, hors de notre portée. Demain aurait lieu la grève générale, la prise du pouvoir par des soviet ouvriers qu’après demain la répression d’état (colonial et bourgeois national d’abord, international ensuite s’il le fallait) écraserait tout le monde. Qui n’a jamais fui devant une charge de CRS ? Qui ne fuirait pas devant un trait de napalm tiré par un rafale ou un F35 ? Ceux qui répondent « moi » ne se sont jamais posé la question ou sont des menteurs. Pour ceux qui se posent la question, ou y ont déjà répondu, face à un chasseur furtif, il faut des missiles ou un autre chasseur furtif, n’en déplaise aux partisans naïfs du pacifisme creux. Et donc des chaînes de production, des ouvriers qualifiés, des matières premières, des composants, des ingénieurs.

Pour préparer le grand, il faut donc le préparer d’abord localement. En prenant le temps d’être, pour commencer, vaguement souverains en matières alimentaire, en matière de défense, d’industrie…
Ensuite en le préparant internationalement et Trump nous ouvre un boulevard aussi grand que celui de la souveraineté. L’ordre issu de la seconde guerre mondiale s’effondre, même le premier ministre canadien le reconnaît, et, le reconnaissant, reconnaît que c’était une fiction à laquelle tout le monde avait pris goût à croire. Demain viendra l’hégémonie chinoise, issue du monopole sur les terres rares et d’une industrie massive, ce dont aucun pays ne dispose. Mais demain, à l’échelle internationale, ce n’est pas un demain calendaire. En attendant, on peut mettre en place un réel internationalisme, hors UE, hors traités. En commençant par s’excuser pour la colonisation, et pas seulement pour la forme, en proposant à nos anciennes colonies, dont on reconnaîtra qu’elles sont devenues des pays libres, d’être des partenaires égaux au sein de quelque chose de nouveau, quelque chose de « soviétique ». Avec lesquelles les transferts sont réels, avec lesquelles l’amitié est profonde et indissoluble. Et de même de nos colonies actuelles, les DOM-TOM. Au sein de cette chose à imaginer, tous les pays libres du monde, de l’Asie du Sud-Est à l’Europe du Nord, seraient bienvenus. A nous de refonder un axe non-aligné anti-impérialiste, ou à rejoindre le premier venu. Car la chute morale, et maintenant effective, des USA, ne sera pas sans conséquences. Il faut saisir ce genre d’occasion qui ne se présente qu’une fois par siècle.

Nous disposons de quelques années pour agir. Pour prendre le pouvoir ici, déjà. Et ça, dans notre camp, seule LFI est en mesure de le faire. Pour que ce pouvoir agisse, prépare et rende réellement possible les grandes choses, il s’agit de l’y pousser. Ce texte commence à le faire. A vous d’en faire autant.

Vive la république mondiale soviétique, dans laquelle les peuples seront tous libres et souverains, les gens libres, heureux et égaux. Elle viendra un jour.

Faire vivre la révolution

Le bombardement de Caracas et l’enlèvement du président Maduro font grand effet. Il y a de quoi.

On pourrait par exemple commenter longuement l’intervention servile de Macron ou la non-intervention de l’Union Européenne, spectatrice inutile.

Mais pour autant rien de nouveau. Les puissances impérialistes et coloniales ont toujours agi de la sorte. Les Etats-Unis en Corée, au Vietnam, au Nicaragua, en Irak… Et avant eux la France, la Grande-Bretagne ou la Belgique faisait de même en Afrique ou en Asie. Quand empire avoir besoin, lui toujours agir ainsi.

On le sait depuis la répression d’Alexandre le Grand en Palestine (déjà), celle des révoltes serviles à Rome ou, plus récemment, celle de la Révolution française ou de la Révolution russe.
Toujours, l’empire fait sa loi par la force, enfin essaye et fait paraître ça pour le rétablissement de l’ordre. Ordre bourgeois on s’entend. C’est-à-dire la primauté de la propriété et le rétablissement de ses intérêts supérieurs.

Sitôt qu’on montre une volonté un tant soit peu déterminée de changer cet ordre, sans vouloir le renverser, y compris si ce n’est que localement, on aura droit au déchainement de la foudre.
Maduro n’est pas un saint et d’ailleurs son cas est peu intéressant. Ce qui compte, c’est la démonstration de la puissance américaine, et c’est de celle-ci dont il faut tirer des leçons.
A quoi devrait ressembler un gouvernement révolutionnaire prolétarien ?

Les événements récents nous disent : en tout cas pas à une assemblée générale de la bourse du travail (sous sa forme actuelle).

Il faut à ce moment se projeter, et essayer de projeter dans cette configuration ce qu’il vient de se passer. C’est un exercice auquel se sont déjà prêtés Robespierre, Lénine, Sankara ou Mao, avec plus ou moins de succès, et que jamais il ne faut prendre à la légère.

Imaginons (c’est un exercice de pensée difficile dans la conjoncture), qu’un gouvernement révolutionnaire arrive au pouvoir en France (puisque c’est le pays qui nous concerne au premier chef). Que ce soit par les urnes dans une forme apparemment molle mais idéalement déterminée telle que se présente LFI, ou par la grève générale et la prise du pouvoir par les travailleurs coalisés, tel qu’y prétend RP, ou quoi que ce soit de barycentrique ayant des prétentions sérieuses : a minima abattre l’omnipotence de la propriété et rendre sa souveraineté au travailleur.

Imaginons. L’ami Frédéric Lordon a déjà beaucoup écrit sur ce que ferait la première puissance mondiale : les marchés obligataires. Il a déjà dit ce que nous devrions faire sous peine de renoncer : franchir le point L. et y aller franchement.

C’est à ce moment que la suite nous rapproche des événements récents.

Sitôt que Mélenchon (ou le quelconque président du soviet suprême issu de la Révolution) aura proprement envoyé paître les marchés obligataires et les propriétaires fonciers via le rétablissement d’un circuit du trésor et l’expropriation des bailleurs, sa tête sera mise à prix.

Cette personne, ou ce comité, ou ce soviet, ce « conseil », devra savoir qu’à sa vie tient la survie de la révolution. Sans lui, ou elle, ou eux, les efforts révolutionnaires ne seront pas suivis (à moins d’avoir un peuple tout entier révolutionnaire), tant est grand l’effort de seulement survivre en période de renversement.

Et il mourra, car, précisément, la Delta force et la CIA ne pourront jamais le laisser opérer. Qu’un pays comme la France bascule dans le communisme, voilà ce que JAMAIS ne laissera faire le capitalisme coalisé. Il n’a pas laissé faire l’Allemagne de 1919, il ne laissera pas faire la France de 2026. Il y aura des morts, des espions, des saboteurs, des armées blanches, des traîtres.

On a déjà beaucoup écrit sur la prise de l’Etat en contexte révolutionnaire. Mes camarades de X-Alternative ou de Intérêt Général y pensent, par le spectre des ingénieurs ou des cadres fonctionnaires, économistes ou statisticiens. C’est nécessaire, mais face à cela, et c’est LA leçon à tirer de l’intervention américaine à Caracas, il faut des choses encore plus essentielles :
– Un peuple en armes avec la révolution chevillée au corps (on en est loin)
– Une armée loyale, équipée et entraînée
– Des services de contrespionnage de fer
La première, la plus difficile, car il faut que le comité dirigeant soit remplaçable et puisse mourir sans casser le moral du peuple. Un Lénine oui, mais que derrière il n’y ait pas Staline mais 30 Lénine de plus, et derrière chacun 30 de plus.

La seconde car en face viendront des F35, des frégates, des hélicoptères, des chars, des forces spéciales, et qu’on ne combat pas ces choses-là avec des pétitions ou des AG, mais avec des Rafale, des frégates, des forces spéciales, des hommes et des munitions. Ce ne sont pas des choses qui s’inventent en 3 mois ni qu’on peut sortir d’une AG dialectiquement : ce sont les résultats d’énormes chaînes industrielles très complexes qu’il faut contrôler, dès avant la révolution, ou a minima immédiatement après, donc avant. D’ailleurs, l’effort révolutionnaire devrait prioritairement essayer d’infiltrer l’armée et ses chaînes de production.

La troisième, et le cas Maduro l’illustre cruellement car un traître bien placé peut faire arriver la CIA n’importe où. Ce traître existera, mais il faut qu’il soit d’abord démasqué par un service de fer. Djerzinsky a monté la Tchéka avec l’aval de Lénine pour cette raison : Sitôt quoi que ce soit de sérieux de commencé, et ce message s’adresse aussi bien à LFI qu’à RP, il faut traquer les agents étrangers, les traîtres et s’en débarrasser (voir notre proposition de GOULAG).
Avoir une position révolutionnaire sérieuse suppose d’avoir ce minimum de conséquence.

Un autre #NicolasQuiPaye est possible

Une partie des classes moyennes supérieures s’exprime en ce moment (au moins) sur les réseaux sociaux. Il paraîtrait qu’on paye pour entretenir un état ventripotent, spoliateur et redistributeur au profit unique de minorités racisées.

Les posts fleurissent et les like avec. Romaric Godin en a écrit une analyse sur mediapart. Le texte est excellent et doit être lu pour comprendre comment l’échec du néolibéralisme nous conduit tout droit au néofascisme, celui qui a conduit Trump au pouvoir et conduira un gorafisme au carré au pouvoir en 2027 si rien de plus conséquent qu’une primaire populaire n’est envisagé par les ramollis de libération.

Toutefois, il faut reconnaître que l’État est ventripotent et spoliateur. Il est farci de très hauts fonctionnaires et d’élus parfaitement parasitaires, incompétents et tout à fait nuisibles. On pourrait citer François Villeroy de Galhau qui ne cesse, du haut de ses 310000 euros annuels (plus 6400 euros par mois pour le logement — pauvre chat), de faire la leçon aux français qui ne travaillent pas assez pour rembourser le Très Saint Dette Publique. Ou Pierre Moscovici, dont la fonction se résume à dire qu’on dépense trop et qu’il faut faire des économies pour rembourser la même Très Sainte Dette, pour 14500 euros par mois.

De même, étant entrepreneur, je ne peux que constater que les URSSAF et la DGFIP sont des monstres inhumains qui prélèvent à volonté ce que mon travail produit. Je vais de redressement en redressement, toute demande de remboursement de TVA est un calvaire, chaque bilan une angoisse. Je n’ai aucune visibilité sur les prélèvements qui sont effectués sans consentement et je n’ai jamais le moindre rendez-vous avec un être humain : toujours des messages sur un site obscur qui me notifie juste assez tard pour que j’aie des pénalités.

Ainsi, dans leur critique du coût de l’État, le mouvement #NicolasQuiPaye n’a pas tout à fait tort. C’est même ça qui fait le succès de tous les mouvements d’influence : se baser sur des éléments de réalité. Les pro-Poutine ont raison de dire que l’Ukraine et l’Otan ont fait n’importe quoi avec les accords de Minsk et que l’OTAN aurait dû s’auto-dissoudre en 1991, les covido-négationnistes ont raison de dire que le pouvoir a menti et nous a réprimés et manipulés, les soutiens au génocide que le Hamas a commis des attentats sordides. Tout repose toujours sur un fond de réalité qu’ils tordent pour appuyer pour servir un agenda tout autre. A la fin, beaucoup oublient cette réalité pour tomber dans le narratif d’autres qui, eux, ont des intérêts biens réels. Dans le cas #NicolasQuiPaye, l’agenda a été assez clairement expliqué par le camarade Romaric : dissoudre l’impôt et les cotisations en vue d’une société libertarienne ou chacun toucherait l’intégralité de sa plus-value et serait seul responsable de sa réussite ou de ses échecs (en plus d’un agenda techno-fasciste et raciste) modulo les prélèvement d’un État garant répressif de cette « liberté ».

Pour autant, et c’est dit dans l’exergue de la Pompe à Phynance, l’État redistribuerait (et a pu le faire plus ou moins) intégralement le produit de ses captations, contrairement au système banque-actionnaires qui les conserve pour lui seul. Sauf que, néo-libéralisme et effondrement du bloc soviétique étant passés par là, l’État a retrouvé sa fonction de comité d’organisation des affaires bourgeoises. Sans syndicalisme puissant, sans parti révolutionnaire de masse, l’État se contente désormais de prélever les classes moyennes et populaires au profit quasi-unique de grandes corporation supra-nationales. Sa haine est devenue légitime car effectivement, ayant fusionné avec le grand capital, lui aussi ne prélève que pour lui-même — c’est-à-dire ceux qui le produisent, malgré des missions redistributives résiduelles dont veulent justement s’affranchir les libertariens et les capitalistes. Indépendamment de l’absurdité d’un État qui ne prélèverait plus pour redistribuer et laisserait à chacun l’intégralité du produit de son travail, c’est une illusion car il continuerait à prélever pour financer les grands groupes et les oligarques qui ont le contrôle de sa production et de son action.

Ainsi un autre #NicolasQuiPaye est possible.

Celui qui considère qu’on ne paye pas trop d’impôts mais qu’on n’en paye pas assez. Qu’on ne cotise pas trop mais pas assez. A tout le moins juste assez. Mais que le problème est le niveau de prestation qu’on a en face. Qu’il y a un problème sur la nature et la production de l’État. Celui-ci devrait être nous : un moyen dont on se dote pour exécuter les décisions qu’on prend.

De saines revendications seraient celles d’un État populaire, comptable devant nous, de cotisations et d’impôts qui nous donnent un juste droit (égal) à des services publics (école, trains, routes, …), à des droits sociaux : chômage, santé, retraite et… logement.

Car s’il paraît choquant aux #NicolasQuiPaye qu’on soigne le diabète d’un migrant (entre deux coups de matraque), payer 30% de leur revenu à un bailleur (qui s’est contenté d’hériter et chouinera sur son rendement avant d’encaisser sa plus-value) leur paraît tout à fait normal. A la fin, en fonction de notre niveau de revenu et de notre travail, on paye d’abord notre bailleur, les banques et les capitalistes. Et c’est dans une proportion si scandaleuse qu’il est incroyable que ça ne paraisse pas évident à la majorité. On paye notre bailleur et sa plus-value. On paye notre banque et son « coût d’emprunt ». On paye la chaîne de distribution et les marges accumulées d’entreprises d’import, de distribution, d’assurances, qui ne font RIEN sinon prélever.

Un mouvement #NicolasQuiPaye conséquent est donc communiste. S’il veut rendre aux travailleurs l’intégralité de la valeur de leur production, il veut des cotisations hautes et la propriété des moyens de production, l’expropriation des actionnaires, des banques et des bailleurs.

SNK : une guerre de Troie

L’attaque des titans (Shingeki no Kyojin ou SNK pour les initiés), est un manga de type shonen extrêmement populaire, tant dans sa version écrite que télévisuelle animée. Le manga s’est vendu à 140 millions d’exemplaires papier et la série a connu une immense popularité au moment du confinement en Europe et aux États-Unis.

L’univers de l’œuvre, pouvant paraître rebutant pour les adultes, constitué d’une humanité assiégée par des monstres anthropomorphes n’ayant pour seul but que dévorer les humains, est pourtant profond et éminemment politique. Souvent les critiques appuient sur cet axe. Il faut dire que les références sont nombreuses et évidentes : étoiles jaunes, champignons atomiques, militarisme, tranchées, élites cachant la vérité aux masses.

On est, au premier chef, tentés de lire la série ainsi : une critique politique d’un moment actuel (confinement, Israël, Gaza, Ukraine, …) ou passé (14-18, Hiroshima, Shoah, colonialisme, …). Et c’est ainsi que la chose a souvent été lue. Mais au fil des épisodes et du déroulement du scénario, quelque chose apparaît : on se prend dans les méandres de la politique, dans les affres de la guerre, mais surtout on se lie aux personnages auxquels on peut quasiment tous s’identifier, qu’il s’agisse d’un enfant, d’une mère, d’un vieux général. Il faut dire qu’on découvre les choses à leur rythme et qu’à leur manière, on passe d’enfant à guerrier, nourri de la même haine et du même désespoir face à l’absurde des titans.

A l’opposé d’un « Game Of Thrones », où seule compte la politique et où les personnages n’ont d’autre intérêt que d’en être des protagonistes plus ou moins répugnants, ici c’est le contraire : la politique est une trame tragique dans laquelle évoluent des êtres humains. Dans SNK, plus la politique (la tragégie) avance, plus on va de bouleversement en drame, moins la politique compte et plus on se pose la question importante : pourquoi personne n’est amoureux de personne ?

Certes nous sommes entraînés à voir ailleurs cette froideur mais ici c’est très choquant : les gens meurent, souffrent, sont déplacés, déportés, assassinés, vivent le pire ensemble mais jamais autre chose que de l’amitié très timide.

On pourrait mettre ça sur le dos bien large de la culture manga, voire sur celui de la culture japonaise, mais en réalité il en va d’autre chose : les gens sont déterminés par la structure des choses.

Dès la première scène on peut déjà lire la fin : Eren, enfant, rêve déjà d’un futur qu’il n’aura pas d’autre choix que de vivre.

Ainsi, SNK est une guerre de Troie : la guerre (enfin ses modalités) n’importe pas. Il fallait qu’elle ait lieu et elle aura toujours lieu. Que les Mahr manipulent les titans à leur guise, que Paradis soit un enfer de mensonge, peu importe. Ce qui compte, ce sont les gens plongés dans la guerre, peu importe comment ils la comprennent ou la vivent : elle est là et les détermine. En tant qu’enfants comme les principaux protagonistes au début. En tant qu’esclave comme Ymir (la mère des titans) 2000 ans avant les faits. En tant que dieu omnipotent, comme un des personnages à la fin. Ou en tant que simple survivant, plus ou moins courageux, comme tous les autres.

Ainsi la trame réelle est l’amour : omniprésent mais incapable de se déployer, comme réprimé. Entre amis d’enfance, d’esclave à roi, entre officiers dans l’armée, entre geôlière et prisonnier, entre vainqueur et vaincue.

Pris dans la politique en tant qu’acteur-spectateur, pris dans la cruauté de la guerre, nous oublions, peut-être à dessein, ce qui lie les personnages entre eux à l’échelle individuelle : l’amitié, le respect, la loyauté, l’amour.

A la toute fin de la série, ceci explose et ce qui était un sentiment latent devient une évidence : les personnages ont, bien malgré eux, autre chose à faire que l’important dans leur cœur. Comme le dit Armin : « nous n’avons même pas essayé de parler ». Mais en réalité, ils ne peuvent pas. Ils sont dévorés par la vengeance, par la haine, par la curiosité, par l’autorité, sans jamais laisser le temps à ce qui compte le plus : aimer celui ou celle qui compte, et lui dire. Eren et Mikasa sont évidemment éperdument amoureux l’un de l’autre mais, comme le voit Eren, leur amour est impossible dans ces structures.

« L’amour qui meut le soleil et les étoiles du ciel » (Dante, La Divine Comédie XXXII-145) meut certes le soleil, les étoiles, les corps et les cœurs mais il ne peut pas grand-chose à l’échelle des sociétés humaines, elles déplacées par des forces bien plus sordides, qui emprisonnent ses membres dans un enfer dont ils ne peuvent sortir individuellement, auraient-ils l’impression d’y faire des choix, comme celui de se battre ou de fuir.

Comment, dans ces conditions, ne pas reconnaître que SNK décrit précisément l’important dans la guerre : l’éradication de l’humanité (telle que représentée à la fin) ? Il ne s’agit pas de savoir qui a le plus de chars, qui a le plus de morts ni qui gagne à la fin : ce qui compte c’est que tous y perdent leur cœur, ou presque.

Les personnages de SNK, comme nous, subissent cette malédiction sociale. Toute provoquée qu’elle soit par des intérêts ou des vengeances, la guerre de Troie, la guerre éternelle, dévore leurs âmes. Comme les titans dévorent les hommes, comme les bombes pleuvent sur des enfants : sans raison.

L’opium des cadres

Il est des heures qui obligent à sortir du placard. Celle-ci en est une.

Nous avons devons nous la perspective claire d’un gouvernement d’extrème droite en France. Eventuellement mâtiné de membres de « partis de gouvernement » comme caution démocratique : le PS de Cazeneuve, honoré de la mort de Rémi Fraisse, les LR de Ciotti (qu’en dire ?) ou les macronistes, auréolés de leur cortège de gilets jaunes mutilés, de syndicalistes emprisonnés, de maltraitance morbide en EHPAD et de suicidés au travail.

Voilà qui devrait, normalement, faire taire les egos et les dérives sectaires et faire filer doux tout le monde. Faire parler tout le monde, engager chacun, faire oser.

Même dans un simple désir — bien naturel — de préservation de soi, il s’agit d’empêcher ça. Dans un mois : pourrai-je encore écrire ce texte ? Et pour l’empêcher, il n’y a pas cinquante moyens, étant donnée la maigreur de la fenêtre temporelle que l’autre nous accorde : les élections. Certes il fallait les préparer (certains l’ont fait), mais il est un peu tard pour déplorer de l’absence de préparation. Maintenant il faut agir et faire. Déjà, malgré tout : voter et faire voter.

Mais pendant ce temps, nous avons droit au spectable déplorable de députés se battant pour conserver leur poste, de partis se battant pour leur poids, de militants pour avoir eu raison. Que pèsera votre poste, votre poids ou votre raison face à des arrestations arbitraires généralisées (c’est-à-dire ce qui est arrivé à Eric Drouet le 14 juillet 2019, mais tout le temps) ? Votre raison, vous pourrez toujours essayer de l’exposer à un magistrat lepéniste ou un inspecteur de la PJ lepéniste, ou à un juge lepéniste, j’ai essayé face à la version macroniste, ce n’était déjà pas terrible. Votre parti ? Il pèsera autant qu’un référendum dans une société fascisée (dont on sait au moins depuis l’expérience chilienne récente ce qu’il peut valoir — j’ai hâte de voir la constituante — quand l’hégémonie est capitaliste fascistoïde).

On n’attendait pas grand chose en fait. C’était bien parti avec la signature d’un accord, un programme commun. Et patatras : Hollande (!!), Cahuzac (!!) et la cohorte des Autain-Garrido-Corbière dont on sait que jadis il formaient pourtant la « colonne de fer ». Elle est loin la colonne de fer. Maintenant il s’agit de garder son micro chez LCI. Ailleurs, les ambitieux comme Ruffin (qu’il est loin Merci Patron!) qui voient dans ces législatives une plateforme pour 2027. On voudrait tout de suite les entendre dire, en bons chrétiens : « je reconnais devant mes frères que j’ai péché en pensée, en parole, par action et par omission ; oui, j’ai vraiment péché ». Mais non, ils ont tous autre chose à faire de bien plus important : sauver leur rente ou préparer la prochaine.

Pendant ce temps, quelques jours avant ces élections, d’autres organisaient des séminaires de « reconnexion au temps long », « d’écoute de chants d’oiseaux » et de « travail qui relie ». On s’y rassure en se disant qu’on fait quelque chose. Qu’on va mieux. Que ça nous aide à « supporter » les choses. Cette invitation m’a rendu fou, comme me rendent fou les frasques des politicards du pandemonium.

Ces deux délires (conserver son poste et écouter les oiseaux) relèvent de la même maladie : le titre.

Qu’il est difficile, étant cadre (particulièrement pour les convertis — toujours les plus fanatiques) de reculer d’un pas : perdre (une partie de) son salaire, ne pas avoir d’augmentation, de promotion, de députation, alors qu’on a toujours tout fait pour ça. Alors d’un côté on écoute des oiseaux plutôt que faire grève ou quitter son travail. De l’autre on scissionne, on brille sur LCI ou BFM, on invente des « valeurs ». Tout plutôt que risquer un « déclassement ».

Certes la condition salariale est dure pour tous (ou à peu près), mais il s’agit de savoir d’où l’on parle : député, cadre du CAC ou caissière, ce n’est pas la même chose. Pourtant, à chaque mouvement social, ce sont les caissières, les raffineurs, les éboueurs, les ouvriers qui font. Pendant ce temps les cadres écoutent les oiseaux ou signent des tribunes. Aux élections, ce sont les quartiers populaires, les racisés, les petits fonctionnaires, les employés qui vont aller voter pendant que messieurs et mesdames les député.e.s décideront lors d’un diner chic de quel big bang à la noix il faudra lancer.

Mon grand père, matelot des FFL, me parlait avec admiration de son commandant de bord, casquette vissée sur la tête, clope au bec, sur le pont sous les bombardements pendant les convois du nord. Nous n’en sommes pas là mais un cadre, c’est ça. Ça n’écoute pas les oiseaux, ça ne scissionne pas, ça ne défend pas son rond de cuir, ça réfléchit, ça reste avec les troupes, ça prend des décisions sous le feu et ça fait ce qu’il faut pour mériter le respect, quitte à en mourir le premier.

Lénine a passé sa vie en exil pour ses actes et son idéal. Louise Michel aussi. Robespierre s’en est fait décapiter. Ça c’était des cadres — disons plutôt des figures pour ne pas vexer Louise — politiques qu’on suit jusqu’au bout du monde. Ruffin qui parle de primaire de la gauche au moment où le fascisme toque à Matignon ? C’est du beurre rance. Les polytechniciens qui écoutent les oiseaux pour supporter la peine d’être priviligiés ? Qu’en dire ?

On avait dit faites mieux. La tête commence à faire n’importe quoi. Alors que ce serait si simple. Mais face à l’inquiétude, après tout, il faut se réconforter. Le pouvoir ne va pas au fascisme par plaisir. Je veux croire qu’il y va par nécéssité. La productivité au travail s’effondre. Les démissions se multiplient. Pas un chantier sans une ZAD. Pas une réforme sans manif. Ils ne tiennent que par la force et celle qu’ils ont déjà ne leur suffit plus : il leur faut autre chose que le subterfuge de la démocratie parlementaire.

Alors s’ils vont par là, nous aussi nous iront. Les oiseaux et les bigbang n’auront qu’un temps, les cadres de pacotilles seront balayés et resteront les casquettes au vent, les rires, les chants et la Victoire.

Dès le 7 juillet au soir, ça sera l’heure des casquettes, des manifestations heureuses et du courage : soit pour bloquer le macrono fascisme, soit pour pousser cette gauche là à la Révolution sociale. Dans tous les cas pour continuer de se battre, pas pour un poste.

Erst Essen Dann Miete

Les allemands des années 30, au plus fort de l’hyper inflation due à l’austérité, avaient résumé ainsi la hiérarchie des droits et devoirs : « Erst essen, dann miete » (d’abord manger, ensuite payer le loyer). Dans une brillante série d’articles de son blog, l’ami Frédéric Lordon établissait que nous serons dans la préhistoire tant que les besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits : nourriture, logement, santé, culture.

Or, il faut le reconnaitre : nous sommes dans la préhistoire. Non seulement les besoins ne sont pas satisfaits, mais la simple satisfaction de besoins aussi fondamentaux que le logement (ou la nourriture — bientôt l’éducation) est subordonnée à un chantage : celui de l’argent et du « marché du travail ». La constitution soviétique disait : « qui ne travaille pas ne mange pas », visant par là les rentiers dont l’argent vient de l’exploitation des autres. La société capitaliste contemporaine, dans un superbe retournement du sens dont elle a le secret, a fait parasite, non le capitaliste inactif, mais le travailleur « pas assez actif ». Le « pas assez » étant décrété par instants télévisuels, en fonction de quel segment conservateur de l’électorat ou de quelle passion pénultième il faut séduire.

Aujourd’hui, dans un pays si riche que la France de 2024, nombre de gens ne peuvent plus subvenir à ces besoins fondamentaux : travailleurs précaires, mamans solo et tant d’autres mangent mal, ne se soignent pas ou presque plus, habitent dans des taudis ou leur voiture, souffrent en silence et vont en prison quand ils contestent leur situation, comme pendant les gilets jaunes ou les émeutes Nahel.

Dans un des plus grands moments de l’Histoire humaine, la France de la Libération avait inventé la sécu : une garantie économique. Chômage, retraite, santé, tout était magnifiquement socialisé, c’est-à-dire que chacun payait pour tous et chacun bénéficiait de tous. La grande solidarité ouvrière faite réelle. Malgré les attaques, d’abord du gaullisme via le paritarisme, puis de nombreux gouvernements successifs, ce magnifique modèle survit et a sauvé tant de vies.

Ses jours sont comptés sous le macronisme, mais rien ne nous interdit d’en penser l’accomplissement.

Pour nous, il y a quatre besoins fondamentaux, qui se sauraient être soumis à condition ni chantage (quel qu’il soit) : manger, se loger, se soigner, apprendre.

Pour la question du repas, des camarades réfléchissent à la sécurité sociale alimentaire. Pour le soin, nous avons le modèle de la sécu. Pour l’école : la gratuité issue de la commune de Paris (et non de Jules Ferry-Famine comme on l’enseigne). Pour l’apprentissage plus tardif, le legs du CNR (Conseil National de la Résistance) : « former l’Homme, le Citoyen et le Travailleur ». Pour le logement pourtant : rien que des palliatifs.

De grandes initiatives méritent d’être saluées, comme le DAL (Droit opposable Au Logement), l’encadrement des loyers, le squat, les communes, les ZAD. Du local, du palliatif, tout aussi noble que cela puisse être. Historiquement, nous avons la collectivisation soviétique (tout appartient à l’état), les réformes de Kadhafi (chaque logement appartient à l’habitant au temps T), et d’autres qui ne sont pas bien plus convaincantes ni suscitant l’adhésion.

Il faut dire qu’il n’y a pas de bien plus personnel que son logement. On y vit. On y stocke sa vie. On l’y développe. On y fait naitre ses enfants. On a un désir d’être chez soi, de ne se faire virer par personne, d’un foyer dans lequel enfin nous sommes souverains, à défaut de l’être au travail ou dans la cité.

La droite ne s’y trompe pas quand elle prône une « France de propriétaires ». Elle attise ce désir et soigne des affects primaires auxquels il est quasiment impossible de se soustraire, hormis à une rare frange capable de voir plus loin et libérée (ou non encore soumise à) des contraintes familiales ou affectives.

Pourtant, la « propriété » capitaliste n’est en aucune manière une libération, elle est un asservissement. On achète un appartement à sa banque, qui nous fait l’avance du prix (en créant la monnaie correspondante). On lui paye des intérêts (pour un service inexistant). On en reste ensuite vissé à un travail suffisamment rémunérateur pour la payer, à un mariage potentiellement malheureux, à un lieu géographique qui peut ne plus nous convenir. Acheter pour se « libérer », en régime capitaliste, c’est s’enchainer encore plus.

La location n’est guère meilleure : on paye un loyer pour le simple droit de dormir au sec. Le propriétaire, lui, s’est endetté pour vendre ce droit. Il en tire revenu sans rien faire. Et dès que vient la grève, le conflit, le chômage, il ne manquera pas de vous faire valoir ses charges et son droit au loyer, lui même contraint par les traites des banques. C’est ainsi que meurent les grèves : à un moment il faut payer le loyer. Et la loi s’assure de vous le faire savoir. Et la police si besoin. Et la justice encore s’il le faut. Les media, eux, ne manqueront pas de chouiner pour le propriétaire : il faut bien maintenir leur domination et leur rente.

Alors que proposer ? Dans le système capitaliste de propriété foncière ouvrant droit à rémunération : rien de grand. Encadrer les loyers, assurer un droit au logement, saisir les logements vides, interdire la location du type AirBnB; rien de grand, mais ce serait déjà tant. C’est le travail des partis, des associations et de tout ce qui œuvre au sein des institutions. Dans une perspective révolutionnaire cependant, l’horizon est bien plus vaste.

On pourrait imaginer un droit fondamental : le logement à l’habitant. Vous habitez quelque part ? C’est à vous. Ni au bailleur, ni à la banque : à vous. Et vous voilà avec, du jour au lendemain, un titre de propriété. D’usage évidemment. Propriétaire ? Cela ne vous change rien. Locataire ? Vous restez chez vous. En bref tout le monde pourrait rester chez soi. Mais sans traite bancaire, sans loyer, sans rien d’autre qu’une cotisation servant à entretenir le parc de la commune locale, et l’étendre si ses habitants le souhaitent.

Mettons l’idée en pratique. Un logement habité est automatiquement transmis en propriété d’usage à son habitant. On prive évidemment, sans contrepartie, le propriétaire capitaliste de sa « propriété ». Que ce soit une banque ou un bailleur. Un logement vide est lui mis à disposition de la commune pour y loger les nécessiteux, les sans logement, les voyageurs. Les logements vides résiduels (à Paris ils ne manquent pas), pourraient être mis à disposition de la commune pour en faire hôtel ou auberge.

Évidemment, il y a un certain nombre de considérations pratiques à voir en face. D’abord : les banques feraient immédiatement faillite. Privées de leur collatéral immobilier, de leur source immense de liquidité que constituent les emprunts bancaires, elles mourraient. Depuis 2000, 2008, depuis la crise grecque, on ne peut leur souhaiter autre chose : qu’elles meurent enfin. D’ailleurs à quoi servent elles ? Elles servent à créer la monnaie via le crédit. Mais au point où nous en sommes, c’est quelque chose de relativement secondaire, il faudra déjà faire autrement. Les multi-bailleurs, seuls réels perdants physiques de la mesure de mise à disposition du logement, vont également râler. Mais ils sont peu nombreux et sans réel pouvoir. Et il sera facile de faire entendre qu’ils ont déjà gagné bien assez.

En contrepartie, il y a nombre d’avantages. Plus de loyer (autre qu’une cotisation de l’ordre de 100 euros par logement pour en mutualiser l’entretien), plus de droits de succession (les enfants n’ont qu’à rester habiter dans la maison des parents, sinon, et bien ils la perdent), plus d’impôt sur la fortune immobilière (quelle fortune?), plus de taxe foncière, plus de taxe d’habitation (tout est transformé en cotisation).

Un grand choc de simplification et de pouvoir d’achat en somme

Restent ensuite quelques questions résiduelles.

– Qui attribue les logements ? C’est évidemment aux communes de répondre, mais quelle que soit la réponse, elle sera meilleure que « la taille du portefeuille ». Car c’est aujourd’hui ça qui décide de tout. Ni le besoin, ni l’urgence : l’argent. Y-a-t’il plus arbitraire et injuste ? Soyez une famille de 4 personnes avec un travail, vous passerez derrière le rentier célibataire. L’argent décide de tout et c’est la première raison pour abattre de système, la première raison de son injustice et de sa propre reproduction

– Qui entretient et construit les logements ? Encore une fois, c’est aux communes de répondre. A elles de décider, aussi localement que possible, s’il faut rénover, construire, détruire. A elles de décider des sanctions à infliger aux « mauvais habitants » qui auraient rendu un logement en mauvais état, plutôt qu’à un parasite propriétaire décidant souverainement et au détriment de l’habitant.

Il reste évidemment nombre de questions auxquelles il n’aurait pas de sens de répondre, et tant d’autres qui ne sont pas encore posées. C’est le principe des mouvements révolutionnaires : l’entrée dans l’inconnu et la fabrication du nouveau.

Il faut, par contre, se saisir de la question du logement, par le bout présenté ici ou par un autre, mais pour la sortir absolument du rapport de dépendance et d’aliénation dans lequel elle est aujourd’hui tenue. Le logement est un des piliers de la réactualisation du slogan de Lénine, que je propose comme :

Le logement à l’habitant.

Paysans et capitalisme

Depuis l’automne le monde agricole bout en Europe. Ces derniers jours ou semaines : en France.

Il faut dire qu’ils ont de quoi. Taux de suicide record, métiers dangereux, que ce soit par mort directe ou induite, pauvreté, retraites minables, mépris social.

Ces derniers jours, ils ont décidé de bouger, sous la houlette nuisible de syndicats nuisibles, mais ils bougent. Et le gouvernement, lui, ne bouge pas. Il n’envoie pas de flics les massacrer mais il ne donne rien non plus, en tout cas rien de substantiel qui pourrait soulager la vie de nos camarades.

Le mouvement, c’est probable, va se durcir et il est indispensable de le soutenir. La première raison est que ces gens, pour leur immense majorité, sont des camarades. Ce sont des ouvriers de la terre, de l’eau et des bêtes. Ils transforment des matières premières en produits comestibles comme d’autres ouvriers transforment de la bauxite en aluminium. Dans des conditions dures et, souvent, en étant à la merci de capitalistes qui, eux, ne font rien. Contrairement aux raffineurs ou aux métallurgistes, ils transforment par contre le vivant et non la matière inerte. Cela les expose à une responsabilité particulière et devrait leur garantir un statut particulier et surtout la solidarité de la société toute entière.

Les demandes des syndicats majoritaires, FNSEA en tête, sont des horreurs (affaiblissement des normes notamment). Leurs représentants sont de grands propriétaires fonciers qui n’ont jamais mis un pied dans un champ. Ils sont d’ailleurs les premiers promoteurs des bassines, du maintien du glyphosate et de tout ce qui permet de maintenir, non les conditions de vie des travailleurs, mais leur marge, c’est à dire leur rente.

Du côté de la confédération paysanne, on demande des prix planchers, la fin du libre échange débridé et un revenu garanti. C’est effectivement la moindre des choses, la seule qu’on peut raisonnablement espérer obtenir. Pour cela, il faudra cependant aller plus loin que les préfectures et les autoroutes car on le sait : le macronisme ne lâche rien. En cette matière comme en toute autre, il ne lâchera rien sinon un affaiblissement de normes phytosanitaires pour satisfaire quelques grands industriels et renvoyer tout le monde à la niche.

Les choses se sont d’ailleurs toujours passées comme ça mais il est possible que cette fois il en aille autrement. Que la base agricole déborde ses syndicats majoritaires et arrête de demander mais exige. Et qu’elle exige beaucoup.

On peut alors se prendre à rêver à une jonction entre mouvement ouvrier et monde agricole. La probabilité est ténue, c’est le moins qu’on puisse dire, mais déjà des camions et des taxis rejoignent les paysans. Et si, demain? ouvriers, salariés, intérimaires, rajoutaient leurs désirs à ceux des agriculteurs ? Leurs colère à la leur ? Et que les forces se joignent ? Beaucoup de choses seraient possibles dans un mouvement de cet ordre. Tellement de choses qu’on peut imaginer le meilleur.

Bien sûr, il faut d’abord évacuer la question de l’extrême droite, très présente dans le milieu agricole. La question de la droite tout court aussi d’ailleurs, encore plus présente. L’extrême, à mon avis, n’y est très majoritairement que par dégagisme forcené. La droite parce que c’est le lot des indépendants. Quand on survit tout seul, on pense que c’est le lot de chacun. Qu’on en a bien mérité et que, semblablement à un bizutage, tout le monde doit passer par là pour pouvoir être un vrai bonhomme. Cette question qui se posait déjà au moment des gilets jaunes ne doit pas en être une. Purger les capitalistes et les racistes sincères est une tâche assez simple à mener quand elle n’est pas à l’échelle nationale : il suffit de les déborder par le nombre et celui-ci est de notre côté. Il suffit surtout de les déborder en comptant sur la raison commune, comme nous l’ont montré les gilets jaunes dès le 2 décembre 2018 : quand les gens se parlent entre eux, ils produisent du bon. Ce n’est que rances et seuls que les gens s’adonnent au pire.

Ensuite, il faut amener quelque chose. Déjà, des prix planchers, un salaire, une retraite, la sauvegarde des terres, des machines et des bêtes. Ces choses là peuvent se faire par la loi, avec un rapport de force solide d’un mouvement paysan soutenu largement contre un pouvoir ne tenant que par sa police. C’est difficile, presqu’impossible tant le macronisme ne lâche rien, mais ce serait déjà tant.

Et puis on peut imaginer la suite : le travail de la terre libéré du capital.

Depuis toujours, le capitalisme n’a eu de cesse d’exproprier les paysans pour s’approprier les terres et les communs pour les envoyer à l’usine. En Angleterre, en France, aux États-Unis à Madagascar ou toutes les nations colonisées, en Chine, partout, le capitalisme exproprie pour s’approprier. C’est un mouvement originel et ontologique de ce mode de production, dont les paysans ont toujours été les premières victimes et quelques rentiers les seuls bénéficiaires.

Pourquoi ne pas envisager de confier la terre à ceux qui la travaillent ? D’abolir la propriété foncière ? De distribuer les terres des grands propriétaires ? Pourquoi ne pas imaginer que les paysans s’organisent par filière et bassin versant ? Avec des fermes qui ne peuvent pas trop grossir sous peine de remembrement ? Qui s’organiseraient en coopératives puis en confédérations afin de contrôler la distribution, les achats, les prix, les salaires ? Qu’ils soient en relation avec des coopératives ouvrières à même de produire et réparer leurs machines ? Que toutes ces structures soient unies par des mécanismes de solidarité et de redistribution ? Que les paysans soient souverains au service du peuple ? Qu’ils ne se tuent pas en tuant l’écosystème, parce qu’ils n’y seraient pas contraints par des mécanismes criminels de marché et de concurrence ? Qu’au contraire ils préservent la nature comme notre unique cadre de vie commun et source d’où jaillit toute richesse ?

Pour cela, bien sûr, il faudra beaucoup moins de FNSEA et beaucoup plus que des manifestations. Il faut la jonction de tous les exploités de ce pays (et des autres). Ils ne manquent pas : l’école est en ruine, la santé en ruines, la paysannerie en ruines, le monde ouvrier en ruines.

Que des ces ruines jaillissent des fleurs !

Comme disait Lénine : « Vive la remise de la terre aux travailleurs ! » ou encore Tout le pouvoir aux Soviets de députés ouvriers et paysans !. Comme on pourrait dire maintenant :

La terre à ceux qui la travaillent.

Réflexions sur la puissance nuisible du macronisme

Et sur les machines propres à développer cette puissance


Personne n’ignore que le macronisme peut être la cause de souffrances, qu’il possède même une grande puissance destructrice : les machines macronistes1, aujourd’hui si répandues, en sont une preuve parlante à tous les yeux.

C’est au macronisme que doivent être attribuées les grands souffrances qui frappent nos regards dans notre pays ; c’est à lui que sont dues les mutilations de manifestants, l’appauvrissement de millions de personnes, la mort à la rue de centaines d’autres, la violence de la police, la poursuite de militants syndicaux, la convocation de journalistes aux services de renseignements, la corruption généralisée, la destruction de l’école, celle de l’hôpital et des autres services publics, la précarité de tant de travailleurs ; enfin les humiliations internationales, les engagements dans des conflits impérialistes, reconnaissent aussi pour cause le macronisme.

Cet immense réservoir de nuisance ne semble pas connaître de limites, si bien que son étude est du plus haut intérêt.

Nombre d’auteurs, notamment Stefano Palombarini et Bruno Amable2 ont pu en former une étude théorique détaillée, à la fois de ses origines et de ses perspectives.

Plutôt que de mener une étude physique des phénomènes produisant le macronisme et conduisant à ses transformations, nous en avons réalisé une étude phénoménologique quant à ses manifestations physiques et la façon dont ils sont perçus par les corps des citoyens. Cette étude nous a mené à la formation de principes. La formulation de ces principes, qui nous semblent toujours vérifiés, invariants par translation dans le temps et l’espace, permettra aux militants et aux citoyens, nous l’espérons, d’avoir une base ferme et indéfectible quand il s’agira d’analyser un nouveau phénomène macroniste.

Au cours de nos six années d’observation attentive du macronisme, nous sommes arrivés à la conclusion que trois principes suffisent à résumer à la fois la nature du macronisme et ses manifestations. Tels Sadi Carnot qui, dès 18243, décrivait les principes fondamentaux de la thermodynamique sans aucune connaissance des futurs travaux de Boltzmann, nous espérons laisser une approche phénoménologique qui sera féconde, aucunement incompatible mais au contraire tout à fait complémentaire d’une approche statistique, psychanalytique4 ou philosophico-politique.

Principe zéro (ou : premier principe forme faible) : Il n’y a pas de bonne nouvelle macroniste

Le macronisme, au premier chef en la personne d’Emmanuel Macron, procède régulièrement à la production de phénomènes pouvant être interprétés naïvement comme de bonnes nouvelles. Ainsi en va-t-il de « make the planet great again », ou de l’égalité entre les femmes et les hommes déclarée grande cause nationale. Les exemples de supposés gages donnés à une cause, quelle qu’elle puisse être, qui importe à une part quelconque de l’opposition au macronisme, sont innombrables. Grande cause nationale par ci, nomination par là.
Pourtant, et c’est toujours vérifié, ces annonces ne sont jamais autre chose de mieux que des annonces. Elles font parler, certains s’en réjouissent et y voient le signe d’un « virage de gauche » ou d’un « infléchissement ».
Au mieux, elles sont de pures coquilles vides destinées à faire parler de ce vide. Ainsi en va-t-il de « make the planet great again ». Il ne s’est strictement rien passé sinon du pire (voir la forme forte de principe, détaillée ci-dessous). Ce qui seulement se passe, en général, c’est de la production de verbiage inutile chez Libération ou dans une gauche molle cherchant à rester éligible au sein de l’hémémonie macrono-fascisante, c’est-à-dire qui n’est pas de gauche du tout mais dispose encore de l’accès à la parole au niveau national.
Au pire, elles sont des paravents cherchant à masquer une réalité complètement différente de l’annonce en elle-même. Quand Macron nomme Pap Ndiaye, si beaucoup y ont cru, c’est qu’ils ne disposaient pas encore des principes détaillés ici. Noir, historien, universitaire, il a pourtant continué la destruction de l’école et de l’université avec détermination. Quand des flics rentraient dans des universités, il n’a rien dit. Quand des étudiantes se faisaient violer par des policiers, il n’a rien dit. Quand des enseignants ou des étudiants se suicidaient, il n’a rien dit. Etc. Ni surtout rien fait contre les politiques qui conduisent à ces choses. Pire, il a poursuivi ces politiques. Et cela pouvait se savoir dès la nomination.
Ce premier principe, dans sa forme faible énoncée en titre, est le plus important de tous, semblable à la conservation de l’énergie formulée par notre camarade Carnot. Quoi que puisse annoncer la macronie, ce n’est jamais une bonne nouvelle.

Premier principe (forme forte) : S’attendre au pire mais savoir que ce sera encore pire

Certes, il n’y a pas de bonne nouvelle macroniste. Cependant, ce principe s’étend à une forme forte : non seulement il faut s’attendre au pire mais savoir que ce sera encore pire.

Le macronisme en effet, et c’est une de ses caractéristiques principales, désire non seulement le pouvoir et son exercice mais également l’humiliation de l’abus de ce pouvoir. Semblable au capitaliste gorafisé5 qui désire montrer sa souveraineté sur la production jusqu’à l’absurde, c’est-à-dire jusqu’à la production de cartes panini basées sur la blockchain, le macronisme ne se contente pas d’imposer sa loi, il veut la pousser au pire.

De même que pour la forme faible de ce principe (ou principe zéro), les exemples sont nombreux. Donnons quelques exemples et laissons le lecteur compléter une liste qui, poursuivie exhaustivement, rendrait ce texte illisible tant sa longueur serait rédhibitoire.

En 2023, une pétition sur la dissolution de la BRAV-M atteint quelques centaines de milliers de signatures sur le site de l’assemblée nationale. La loi prévoyait alors son examen en commission. Il fallait évidemment s’attendre au pire : que la commission nomme une autre commission qui enterrerait le dossier. Cela aurait suffi à n’importe quel pouvoir autoritaire mais pas à la macronie. Il fallait rajouter l’humiliation à la défaite, et c’est ainsi que la pétition a été déclarée irrecevable et n’a pas été examinée.
En 2019, Anas, étudiant à Lyon, s’immole par le feu en laissant derrière lui un texte sans ambiguïté : « Aujourd’hui, je vais commettre l’irréparable, si je vise donc le bâtiment du CROUS à Lyon, ce n’est pas par hasard, je vise un lieu politique du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche, et, par extension, le gouvernement. […] J’accuse Macron, Hollande, Sarkozy et l’UE de m’avoir tué, en créant des incertitudes sur l’avenir de tous-tes. J’accuse aussi Le Pen et les éditorialistes d’avoir créé des peurs plus que secondaires ». Un geste pour le moins politique, donc. Il fallait s’attendre au pire : qu’un ministre quelconque se rende à son chevet et annonce des mesures vides en enfilant des mots creux. Cela, encore, aurait été le lot de n’importe quel étudiant suicidé dans un régime autoritaire soucieux de préserver les apparences. Mais non, il fallait que la macronie rajoute l’humiliation à la douleur. Ainsi Gabriel Attal, alors secrétaire d’État, dans ses œuvres : « Il n’est jamais un acte politique que de tenter de mettre fin à ses jours ».

Deuxième principe : Prendre l’argent là où il y en a besoin mais où il n’y en a pas pour le mettre là où il n’y en a pas besoin mais où il y en a beaucoup

Forme politique française contemporaine du capitalisme néolibéral, le macronisme obéit à une seule règle de conduite : appauvrir les pauvres pour enrichir les riches. Cela était annoncé dès la campagne présidentielle de 2017 avec la suppression de l’ISF. Conformément aux principes précédents, cela était couplé avec des annonces qui n’étaient pas de bonnes nouvelles mais de purs mensonges ou des contre sens. Cela a abouti à l’appauvrissement des associations d’intérêt général (via le tarissement des dons), à la réduction de l’investissement dans les PME (qui bénéficiaient d’une niche fiscale) ainsi qu’à, naturellement, l’enrichissement des riches.

Depuis, cette politique est menée avec détermination, dans tous les segments où elle peut l’être. Ainsi en allait-il de la réforme des retraites : piller les droits des travailleurs pour financer des allègements de cotisations (dont seuls bénéficient les grands groupes). Réformer le chômage pour prendre aux gens qui avaient déjà peu et donner à des grandes entreprises qui avaient déjà trop. Conditionner le RSA pour prendre à ceux qui avaient encore moins6.

Où que l’on tourne le regard, on cherche encore une quelconque mesure de redistribution vers le « bas ». Et on ne trouvera jamais parce que le macronisme est un système de redistribution vers le « haut ». Riches, les journaux, la télé, les « intellectuels », s’occuperont de peindre la douleur de votre condition et la peine que constituent pour vous la fiscalité ou la jalousie d’un peuple détestant la réussite. Pauvres, on dressera au mieux de vous un tableau misérabiliste sans la moindre analyse causale, au pire on démolira jusqu’à votre famille si vous avez le malheur de vous plaindre trop fort.

Évadé dans une malle ? On vous accordera une interview complaisante. Fraudeur fiscal ayant déménagé ses actifs en Belgique ? Le service public vous léchera les chaussures jusqu’à ce qu’elles brillent. Boxeur gilet jaune ? On fouillera dans les moindres détails de votre vie pour vous détruire. Plus vous êtes riches en macronie et plus vous pouvez geindre et espérer qu’on s’occupe de vous. Plus vous êtes pauvres et plus vous pouvez attendre l’application du troisième principe.

Troisième principe : Tous les problèmes du macronisme se règlent avec des flics

Le macronisme règle la plupart de ses problèmes par le contrôle ou l’agitation, qui est une autre forme de contrôle. Macron lui-même se décrivait comme le « maître des horloges » et il faut lui reconnaître un certain talent en la matière. Que ce soit par l’exercice du pouvoir d’influence de media détenus par ses clients7 ou par l’émission de phrases suscitant l’agacement ou l’indignation, ou encore par l’annonce de nouvelles provoquant le débat pour décider de si elles sont bonnes (mais dont on sait désormais qu’elles sont mauvaises), le macronisme contrôle effectivement le contenu et l’agenda de la parole politique.

Pourtant, de temps en temps, cela ne suffit pas. La réalité peut être trop grosse pour se cacher derrière un mensonge de plus, fût-il gigantesque. Et cela donne les gilets jaunes, les manifestations retraites, Mayotte, les émeutes urbaines, etc. Les gens arrêtent de délibérer de la dernière parole de telle ou telle machine macroniste et se réunissent dans la rue pour dire ce qu’ils pensent et exiger leurs droits.

Dans ce cas apparaît le problème macroniste typique : on ne peut plus le contenir par le contrôle de la parole ou des horloges. Et la macronie s’en remet alors à son rempart de dernier ressort : les flics, devenus escadron de protection du pouvoir et de ses dignitaires8. Et conformément aux principes précédents, ceux-ci ont carte blanche au point que l’humiliation est toujours rajoutée au pire. A propos de manifestantes violées à Nantes, tel député posait la question au ministre Darmanin et celui-ci de rendre hommage aux policiers. A propos de la mort de Steve, Edouard Philippe assurait que l’intervention de la police n’en avait « rien à voir ». Après les premiers mutilés Gilets Jaunes, Macron les qualifiait d’homophobes antisémites. A Mayotte, privée d’eau, ravagée par la pauvreté, Darmanin envoyait « wuambushu ». A Lannion, privée d’urgences comme tant de villes du pays (et où une petite fille en était morte), encore des flics. A Sainte-Soline, où des militants réclamaient un moratoire sur l’eau : 4000 grenades et au moins deux blessés graves9. A Nanterre, où Nahel était tué par un flic : envoyer encore plus de flics tirer dans le tas10.

Conclusion : que faire ?

Forts de ces principes, il n’y a qu’une chose à faire quand le macronisme annonce quelque chose. Savoir que ce n’est pas une bonne nouvelle. Savoir que ce sera pire que le pire que vous envisagez. Savoir que l’objet est de prendre votre argent pour le donner à immensément plus riche que vous. Savoir que si vous râlez trop fort, vous aurez droit en supplément à un coup de matraque, un tir de LBD et une loi sécuritaire.

De surcroît, il faut savoir que les gens qui discutent du bien ou du mal d’une mesure macroniste ne peuvent être que de trois sortes : des naïfs, des crétins ou des traîtres. Les simples citoyens sont souvent de la première catégorie, les journalistes de la deuxième mais les politiques sont toujours de la troisième. Voir un responsable politique, après tout ça, discuter du bien-fondé d’une mesure macroniste ou en espérer quelque chose au lieu de s’y opposer frontalement est le signe immanquable qu’on a affaire à un traitre de la pire espèce : le genre qui continue de faire vivre l’illusion que les machines macronistes peuvent accomplir le bien.


1. N’importe quel député, ministre, cadre d’entreprise, directeur d’EHPAD, cadre administratif, directeur des ressources humaines ou autre personne en situation de responsabilité hiérarchique dans la société capitaliste en fournit un exemple, y compris malgré lui

2. https://www.raisonsdagir-editions.org/catalogue/lillusion-du-bloc-bourgeois-2/

3. https://fr.wikisource.org/wiki/R%C3%A9flexions_sur_la_puissance_motrice_du_feu

4. https://blog.mondediplo.net/sont-ils-fous

5. https://x-alternative.org/2021/09/29/capitalisme-gorafise/

6. Dans cet exemple, il faut aussi voir une application du premier principe (forme forte) : rajouter l’humiliation à l’arbitraire autoritaire, c’est-à-dire du pire rajouté au pire.

7. https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/PPA

8. https://x-alternative.org/2023/03/29/schutzstaffel/

9. https://x-alternative.org/2023/03/27/jean-jacques-sendort-s-est-dans-le-coma/

10. https://x-alternative.org/2023/07/03/il-reste-tout/

On avait dit faites mieux

Dans les horribles remugles qui secouent la France, il n’y avait pas cinquante stratégies à suivre : la clarté.

Vous avez choisi autre chose. Quoi ? D’ailleurs on ne le sait pas.

Laissez moi d’abord faire un petit tableau de la simplicité de la situation, afin que vous mesuriez mieux votre faillite.

Phase 1 (1 vient après zéro) :
Le 7 octobre 2023, le Hamas (ou plutôt sa branche armée, les brigades Al-Qassam), commet un crime épouvantable, tuant des milliers de personnes innocentes, y compris des femmes, des enfants et militants pro palestine.
Sans surprise l’indignation est générale. J’étais dans mon atelier en train de souder, à la campagne, ou alors avec des amis là bas en train de boire une bière avec le chien sur les genoux, bien loin de Paris. J’ai vu tard ce crime comme j’avais vu tard l’irruption des Gilets Jaunes de province, étant cette fois à la campagne plutôt qu’à Paris comme j’avais été à Paris plutôt que là bas. Vous êtes à Paris. Vous avez des relais partout (ou vous devriez). Vous êtes des politiques. Vous devez voir ça. Et y réagir. D’une façon proportionnée et surtout coordonnée. Mais vas-y que tout le monde y va de son tweet individuel, de son plateau. Ça vous coûtait quoi d’attendre pour réfléchir et de dire ce qu’il faut : ce sont des crimes horribles. Et il ne s’agissait pas seulement de droit international ou de théorie de la lutte décoloniale, il s’agissait de montrer de la compassion pour les victimes.

Phase 2 :
Sitôt cela, la droite, le macronisme, l’extrême droite, les media et leur cohorte d’éditorialistes, vous ont sommé de qualifier ces crimes de terrorisme. L’ami Frédéric a très bien écrit que c’était un cul de sac de la pensée, et vous avez tenu la tranchée. Il vous en sait gré, et moi aussi, et tant avec nous, de Gaza à Paris. Mais il écrit plus que ça. Le moment qui passe est celui de la « catalyse totalitaire » (pour reprendre son titre). Ne savez vous pas la valeur de ce genre de mots ? Combien de fois vous faut-il que les Cassandre aient raison pour que vous sortiez de vos petits déjeuner en face de l’assemblée, de vos taxis, de vos réunions, des vos petits groupes , de vos plateaux et de la pressurisation de vos collabs ?

Phase 3 :
La « catalyse totalitaire », ne trouvant pas en face d’elle un point d’arrêt solide, est arrivée à un point d’absurde où TOUT devient antisémite, si ce n’est carrément soutien au Hamas, sinon à ses actes du 7 octobre. Le PS (ou ses ruines fumantes), en quête de résurrection (sans doute à l’approche des européennes) et de l’invisible gauche de gouvernement déçue du macronisme (elle est à droite pour toujours), lance une idée débile : faire une grande marche contre l’antisémitisme. Qui serait contre ? Evidemment personne, c’était sans doute le calcul génial des grands stratèges du grand parti traître. Sauf que catalyse. Le RN se rallie. Panique à bord. Le parti fondé par un criminel de guerre, un ancien Waffen SS, ayant Dieu-sait combien de membres anciens (ou actuels) membres d’organisations Gudardes ou ouvertement racistes, vient à notre manif. Et voilà même que Zemmour viendra. Lui qui voulait un ministère de la remigration.

Phase 4 :
Rétro pédalage miteux, voyant à l’unisson Loiseau, Braun-Pivet, Faure, Tondelier (aka fleur au fusil), et même Ruffin dire qu’ils manifesteront sous cordon sanitaire. Quelle pitié. On imagine manifester avec la peste bubonique derrière un paravent. Après tout, elle aussi a le droit d’être contre les maladies infectieuses ! D’ailleurs les Klarsfeld ne se sont pas privés de rappeler qu’il était bon que la peste soit maintenant du côté des vivants. Autant de légitimations, non pas de l’extrême droite dédiabolisée, mais de votre forfaiture. Piégés par les actes antisémites perpétrés récemment (d’où qu’ils viennent, media et préfectures sachant garder l’ambiguïté — où sont les moldaves), piégés par l’urgence et votre incapacité à gérer l’agenda imposé par l’hegemon.

Phase 0 :
Ayant raté la phase 1 : dire clairement que les actes d’Al Qassam n’étaient pas de simples actes criminels à enregistrer dans le grand livre des horreurs humaines en guerre mais des crimes épouvantables, vous ne pouviez que très difficilement rappeler la phase 0 : tout ceci vient d’horreurs coloniales, d’une violence asymétrique sans cesse perpétuée. Depuis 1948 et le massacre de Deir Yassin, sans cesse et tout le temps se reproduit la même chose : l’expropriation, le meurtre, l’apartheid. Ce qu’au delà des horreurs le camarade Bassem Youssef décrit simplement et qui serait apparemment largement ressenti dans le monde arabe (on les comprend bien) : l’occident considère les palestiniens (et le monde arabe en général) comme des sous-hommes (« lesser beings »).

Phase 5, clarté :
Tout cela étant miteux, quelles obligations étaient les vôtres ? Une seule : la clarté, qui se résume en très peu de lignes :
– oui nous sommes résolument contre l’antisémitisme
– oui nous sommes résolument pour l’autonomie du peuple palestinien
– non nous n’irons jamais manifester avec l’extrême droite et les macronistes
– en conclusion : nous déclarons notre propre manifestation.

Rien de cela.

Cela coûte 5 minutes sur le site de la préfecture de Paris de déclarer une manifestation. Il y a même un formulaire dédié. Mais non. Il était si important d’être purs (loin des fachos — ce qu’on apprécie) que vous avez oublié votre propre intérêt et vous êtes enfermés dans une merde sans nom, prêtant le flanc à toutes les attaques du bloc macronofacho. Vous avez surtout raté une occasion politique majeure : montrer notre force et la déployer. Combien d’associations, de citoyens, des syndicats, vous ont regardé les bras ballants ?

Le vieux n’avait pas dit grand chose après le premier tour (cette fois), mais (cette fois), ses mots étaient justes : faites mieux ! Je l’avais dit à ma sauce aussi : saisissez vous des armes qu’ils nous laissent. Mais non, il aura fallu être minable. Se déchirer pitoyablement. Vous ne méritez pas notre vote.

Quand à nous autres, débarrassés de la plupart de nos représentants, que nous reste-t-il à faire ? Rien de plus simple que « faire mieux ». Si la tête est incapable, le corps doit bouger. Les Gilets Jaunes n’ont pas attendu qu’un grand mamamouchi à plumes leur dise d’aller dresser des barricades à 500km de chez eux. Ils y sont allés. Ils ont fait et se sont battus. On y était.

Faites en autant : quand les institutions pourrissent de l’ambition de leurs membres, quand elles deviennent incapables à force de jouer le jeu du pouvoir qu’elles cherchent à conquérir : remplacez les, après tout elles ne servent qu’à nuire.

A mon échelle, face à ça, j’ai déclaré une manifestation ce dimanche, à côté de chez moi, rue de la Palestine, près d’une église, en plein quartier juif. Venez. Et si ça ne vous va pas, organisez la vôtre : n’attendez pas les consignes.

Faites mieux.

Il reste tout

Préambule

Écrire sur ce sujet en ce moment, c’est dur. Dur parce qu’on ne veut pas parler pour les autres, les camarades dont je connais si peu de la condition. Parce qu’il ne s’agit pas de déformer leur pensée, leurs souffrances, leurs joies (cela reste assez universel), leur vie. Encore moins de l’interpréter, de l’extrapoler. Dur à cause de la répression qui s’abat violemment. A tous ceux qui se sentiront trahis par mes propos, pardonnez moi, corrigez moi, reprenez moi je vous en prie. Tout cela force à peser chaque mot mais je crois que le moment impose de ne pas rester silencieux.

Mort

Un jeune homme, Nahel, est mort à 17 ans. D’une balle. Pour un contrôle routier.
Tout relativisme de ce fait est inacceptable : un jeune homme est mort pour rien. Sa mère l’a perdu, ses amis l’ont perdu, il ne connaîtra plus jamais la joie, l’amour, l’ivresse, les poèmes, les chansons, le cinéma, les copains, les copines, il est sous terre à jamais. Pour un contrôle routier.

Révolte

Devant cette réalité, la jeunesse de ces quartiers (mais pas que) a décidé de tout cramer. 60 ans de police coloniale, d’état colonial, de racisme institutionnel, de mal logement, de chômage de masse, de mépris, de contrôle au faciès, de parents exploités, de services publics en ruines, tout cela a éclaté d’un coup. Il le fallait. Et dans ces cas là, la révolte ne cherche pas bien loin : faire mal.

Justesse

Dans ce « faire mal », il y a du juste et du moins juste. Comme le dit un camarade Gilet Jaune, en fait :

tout est question de justesse. Il y a un usage juste de la douceur, un usage juste de la parole et un usage juste de la violence.

Lisez attentivement le texte ci-dessus : personne ne crame jamais rien par plaisir. Ni moi, ni vous, ni eux. Les gens crament parce qu’il ne reste plus que ça. Quand on en est là, c’est le pouvoir qui impose la justesse de la violence, parce que c’est lui qui a épuisé « la douceur et la parole ». Dans le tas, il y a du moins juste voire du mauvais. S’en prendre à des camarades comme Cemil du MEDIA, à la famille d’un maire, c’est déplorable et évidemment condamnable. S’en prendre à des bibliothèques ? Victor Hugo répond et explique au dernier vers, après un large développement de la morale bourgeoise qu’on subit en permanence, les raisons du feu :

– Tu viens d’incendier la Bibliothèque ?
– Oui. J’ai mis le feu là.
– Mais c’est un crime inouï
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C’est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C’est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l’aurore.
Quoi! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs-d’oeuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l’homme antique, dans l’histoire,
Dans le passé, leçon qu’épelle l’avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des jobs, debout sur l’horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l’esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C’est le livre ? Le livre est là sur la hauteur;
Il luit; parce qu’il brille et qu’il les illumine,
Il détruit l’échafaud, la guerre, la famine
Il parle, plus d’esclave et plus de paria.
Ouvre un livre. Platon, Milton, Beccaria.
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille
L’âme immense qu’ils ont en eux, en toi s’éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu’eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t’enseignent ainsi que l’aube éclaire un cloître
À mesure qu’il plonge en ton coeur plus avant,
Leur chaud rayon t’apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l’homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C’est à toi comprends donc, et c’est toi qui l’éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints.
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l’erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un noeud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l’ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c’est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !
– Je ne sais pas lire.

Un feu social.

Il reste tout

Dans le tas, les gens s’attaquent à des commerces. Un Apple store à Strasbourg (on pleure), des lunetiers (qui ne doivent en vendre que deux par jour pour être rentable — on pleure aussi), des magasins de luxe (Vuitton — larmes, Gucci — contorsions de douleur, etc), mais aussi des Aldi et des Lidl.
Et c’est là qu’intervient la vidéo majeure : « il reste tout ».
Une dame entre dans un Aldi, et dit :

– Ils ont cassé le magasin je suis choquée. Ils ont cassé le Aldi (j’ai failli tomber)

Le pouvoir en est resté là avec ses « journalistes », misère absolue de la pensée. Mais la vidéo continue (elle croise un jeune qui sort avec des affaires dans les bras) :

– il reste de la lessive ?

Et lui qui répond :

– ouais il reste tout

Cette fois, ce sont les fachos qui se moquent, qui raillent le gamin (noir) et la dame qui cherche sa lessive. Aucun écho médiatique. Pourtant la vidéo de « il reste tout » « contient tout ».

Nécéssité

La dame cherche de la lessive. De la lessive. Dans un Aldi.
Dans les innombrables vidéo snap, twitter et tiktok que j’ai pu voir depuis 5 jours, les gens prennent de la bouffe. Même le type qui s’en va avec son transpalette prend du papier toilette. Une autre, très fière, montre qu’elle a trouvé des crevettes. En tout, je n’ai vu qu’un seul type prendre du superflu : une débroussailleuse alors qu’il admet vivre en appartement.
Les gens prennent ce dont ils ont besoin, ce qui leur est interdit par le niveau des salaires, par le chômage, par la famille au pays, par l’inflation.
Ils prennent, mais « il reste tout ».
Les étals restent pleins, les commerces remarcheront dans une semaine, les assurances auront payé, l’état qui tue et mutile aura payé.

Structures

Il reste tout dans les étals, certes, mais il reste tout ailleurs aussi. La police est toujours là, elle est toujours raciste et violente. L’État est toujours là, raciste et violent. Le capital est toujours là, raciste et violent. Peut être faut-il, pour qu’il ne reste plus rien de cet ordre, qu’il ne reste plus rien, temporairement, chez Aldi. Limites d’un mouvement.

Limites

On sort de 5 mois de retraites. De Sainte Soline. Du covid. Du pass. D’autres retraites. Des gilets jaunes. De nuit debout. De la loi travail. Etc. Pourquoi n’a-t-on pas immédiatement soutenu ça ? C’est pourtant un réflexe de qui est de gauche : soutenir le dominé contre le dominant. Certains partis ont tenu la ligne, d’autres ont fini de s’effondrer. Certains syndicats ont fait un peu, d’autres rien. Certains media ont fait, d’autres ont nui. Dans mes camarades gilets jaunes, certains y vont, s’y battent. D’autres ont basculé dans un racisme crasse.

Fascisme

A vrai dire, l’occasion est perdue pour longtemps. Il fallait soutenir ça immédiatement. Aider à y donner un débouché politique. Montrer la solidarité du travail. Montrer que face au capital, face à Macron, nous sommes un. Mais pour l’instant c’est raté. La réputation de beaucoup d’organisations est carbonisée. J’écrivais à des amis, il y a deux jours, en leur envoyant un poste vu sur facebook titrant « je trempe toujours mes balles dans de la graisse de porc », que plus rien ne peut empêcher un fascisme 2.0.
Le pire n’est jamais certain, mais honnêtement je n’y crois plus.

Protection

J’en ai supprimé mon compte twitter. Je fais attention à ce que je dis. Cela fait longtemps que, les soirs d’action ou de déprime, je crais d’être arrêté à tout moment. Je veux limiter cette possibilité. Faites en autant. Je ne me ferai pas arrêter pour un paquet de lessive, un snap ou un tweet un peu trop tard. Protégez vous. Il reste tout. Il leur reste tout. Ils le garderont et ne céderont rien.

Hommage

Merci aux camarades de Nahel. A ses amis. A tous ceux qui se battent. Ne soyez pas sages, c’est impossible, mais ne soyez pas idiots. L’état est trop fort. Encore.