Critique de l’ouvrage de V. Le Biez (X 2004), ‘Platon a rendez-vous avec Darwin’

 (ce billet X-Alternative est la version légèrement plus longue et détaillée de ma recension parue dans la revue Esprit, mai 2022 , pour laquelle j’ai dû réduire un peu le format. Elle intéresse notre association car elle contribue justement à montrer que peut exister une alternative à certaines visions parfois univoques et très politiquement orientées ; sachant que j’ai tâché de faire une critique épistémologique d’un ouvrage qui, en plus d’être scientifique, est aussi politique. A. Moatti, X78, administrateur X-Alternative, chercheur HDR en histoire des sciences, 4 mai 2022)

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Vincent Le Biez, Platon a rendez-vous avec Darwin. Les Belles Lettres, 2021, 190 p., 17 €.

Voilà un livre bigrement analogique, et au programme politique fort. Émanant d’un représentant de nos élites (l’auteur est X-Mines, actuellement haut fonctionnaire en poste à l’Agence des participations de l’État), qui fut à 28 ans en 2013 secrétaire national de l’UMP, animateur d’idées d’un courant important de ce parti (celui d’Hervé Mariton, ancien candidat à la présidence de l’UMP, polytechnicien lui aussi, qui a abandonné la politique nationale en 2012 et est retourné dans son administration d’origine), il mérite notre attention.

L’idée, d’abord plutôt séduisant, est de faire dialoguer directement philosophie (politique) et science, en prenant appui sur cette dernière, par un certain nombre de chapitres variés, visant à illustrer ce dialogue et prenant leur source dans différentes branches scientifiques (théorie de l’évolution, biologie cellulaire, thermodynamique, …). L’auteur aime la science – c’est sa formation –, et la politique – il en fait, en a fait ou en refera. Il partage avec nous certaines lectures qui l’ont fasciné. Chaque chapitre est construit à l’identique, avec de longs et érudits développements scientifiques, suivis d’une brève généralisation à la philosophie politique : ainsi un exposé sur l’homéostasie cellulaire, avec de magnifiques schémas colorés de biologie, donne-t-il lieu à une comparaison entre la membrane cellulaire et la frontière d’un pays – la cellule (et donc le pays) préservant son équilibre en assimilant certains apports externes, tout en en rejetant d’autres, par « perméabilité sélective ».

On pourrait s’en tenir là. Nonobstant certaines grandiloquences (la mission « du » politique est de « contribuer à construire l’Histoire, plutôt que la subir »), certaines naïvetés (« le progrès scientifique et technique est agnostique »), certains postulats ou inférences rapides (« la modernité se caractérise par le formidable essor d’un individualisme »), voici un livre cultivé, parlant élégamment, et correctement, de science. Bénéficiant d’un succès d’estime et de critiques favorables, de Télérama au FigaroVox en passant par Le Monde et Le Point, il est susceptible de séduire des lecteurs aimant se replonger dans l’histoire des sciences (par exemple des ingénieurs, comme notre auteur), capables d’écouter la musique, d’apprécier la virtuosité analogique, sans trop approfondir la vision politique sous-jacente.

Fort intéressante est pourtant cette vision : il s’agit ni plus ni moins de légitimer par la science une pensée de « conservatisme libéral » et d’y réarrimer une notion de progrès bien comprise. Le progressisme (entendez : la pensée de gauche) s’appuie selon l’auteur sur l’évolution de Lamarck, avec une téléologie, un but, celui de lendemains meilleurs ; quant à la pensée écologique, elle s’appuie sur la thermodynamique classique, et son fameux second principe d’entropie croissante, qui nous conduit vers le désordre. Cependant la thermodynamique hors d’équilibre (l’auteur est fasciné par des auteurs comme Prigogine ou Bertalanffy) serait, quant à elle, encore « à la recherche de débouchés politiques ».

Soit. Curieuse inversion, qui plus est d’un postulat fort contestable. Dans le sens d’inférence politique > science, on peut relire, à la force de l’analogie, le socialisme comme une téléologie à caractère lamarckien, ou la collapsologie comme une pseudo-conséquence du second principe. Cet appui sur la science, qui correspond à une volonté de légitimation, a été vertement critiqué, par exemple par le regretté Jacques Bouveresse. Mais dans l’autre sens, science > politique, pourquoi une théorie scientifique donnée aurait-elle nécessairement des débouchés politiques ? Deux démarches mêlées apparaissent : bien que l’auteur s’en défende, une forme de scientisme (j’aime cette branche de la science, j’aimerais la généraliser) ; parallèlement, une conviction politique chez l’auteur, qu’il s’agit de légitimer (dans le sens plus classique politique > science) : ainsi les deux démarches convergeront, il s’agit de matcher l’une par l’autre.

De fait, l’auteur promeut une théorie politique où le progrès effectif soit « darwinien », c’est-à-dire résultant du hasard, là où le progressisme lamarckien (i.e. de gauche) s’appuie sur le fameux sens de l’Histoire, sur une téléologie, devenant à ses yeux une quasi-religion ; et accessoirement non désirable car passant par des conflictualités sociales (quasi-gommées de l’ouvrage). Et ce hasard a pour synonyme… liberté (tandis que la nécessité, l’auteur citant Jacques Monod, est celle… de l’ordre). Liberté et ordre, voilà les piliers d’une pensée, disons… de droite – mais une droite qui en appelle au progrès, si celui-ci passe par la liberté individuelle. Il s’agit de légitimer, via Darwin, la notion de progrès, quasi opposé au… progressisme, et fondé sur la liberté de chacun, loin des chimères collectives (et collectivistes) inspirées de Lamarck. Il s’agit aussi d’intégrer cette notion de progrès forcément individuel dans un « conservatisme libéral » : sans y toucher, l’air de rien, on arrive à un conservatisme de progrès – dénouant ainsi l’oxymore. Et légitimé par la science, puisque comme chacun sait, la théorie de Darwin a eu raison de celle de Lamarck.

Rien de bien neuf. La critique du « progressisme » avait déjà été menée par Hayek (un des auteurs-phares de l’ouvrage, côté politique). La nouveauté, ici, est la légitimité via la science que prétend apporter l’auteur, sur la base de sa formation, de la (bonne) vulgarisation qu’il fait de ses lectures, et des analogies en histoire des sciences qu’il propose.

Or, dans ce paradis éthéré, fait uniquement de philosophie politique et de science, dans cette académie platonicienne revisitée (Que nul n’entre ici s’il n’est libéral pourrait en être la devise), les sciences sociales n’ont pas droit de cité : tout au plus est-on surpris de découvrir, au détour d’un chapitre, qu’existerait « un corps social », susceptible « d’absorbe[r] sans trop de dommages », ou non, les transformations politiques et sociales.

De fait, l’ouvrage fait montre d’une certaine prétention épistémologique : voulant faire dialoguer directement Platon avec Darwin, philosophie (politique) avec science, le « premier rayon » de la bibliothèque avec le « troisième », il prétend se passer du second, celui des sciences humaines et sociales, finalement non nécessaires pour ce dialogue direct, qui n’aurait jamais été construit. On comprend l’idée, à la lumière du projet politique, de se passer de toute forme de sociologie, voire même de toute forme de théorie économique : le libéralisme infuse directement de la science… Il ne manque toutefois pas de sel qu’un ouvrage truffé d’histoire des sciences prétende faire abstraction de l’histoire – science humaine, elle aussi ; ceci peut s’expliquer comme une réification de l’histoire des sciences, à rattacher uniquement à la science, et jamais à l’histoire. Surtout, l’auteur ne semble pas voir le paradoxe dans lequel il se piège lui-même, en produisant un ouvrage de sciences humaines et sociales, à ranger dans le « second rayon » de sa bibliothèque ! L’on hésite à analyser plus avant cette contradiction. Vue comme comtienne (et, comme Comte d’une certaine manière, scientiste – ainsi « l’apport intellectuel et culturel des sciences modernes n’est pas suffisamment considéré »), la démarche de l’auteur en arrive à faire l’impasse sur toute sociologie – pourtant importante chez Comte ! Vue, à l’opposé (Hayek n’était pas un grand admirateur de Comte), comme hayékienne, même Hayek – pourtant assez prétentieux, comme Comte – n’aurait pas eu une telle vanité épistémologique ! Que cet ouvrage émane d’un représentant d’une micro-élite, sûre d’elle-même, celle d’une partie des grands corps d’État, d’une technocratie légitimant sa vision par la science et l’asseyant sur la technique, n’est pas un hasard – même si ce n’en est ni la première ni la dernière occurrence.

Finalement, on pourrait prendre l’auteur à ses propres dires : maniant le « tout se passe comme si », l’auteur, lucide, nous rappelle qu’il s’agit d’un « usage commode mais uniquement métaphorique » : on pourrait appliquer cette sentence à l’ensemble de son ouvrage. Et souhaiter à son auteur de se réconcilier, la maturité venant, avec les sciences sociales – qui justement permettent, par construction, de se prémunir d’un certain scientisme et apprennent à se méfier d’un lien trop direct entre science et politique.

Xavier Bertrand a raison

Comme Nicolas Sarkozy avant lui, Xavier Bertrand souhaite que le travail paye mieux. Il a ainsi repris à son compte une vieille proposition : faire converger le salaire brut et le salaire net en réduisant les « charges ». Évidemment, tous les gauchistes lui tombent dessus. Funeste erreur ! Dans un contexte inflationniste, on ne peut que se féliciter de le voir se préoccuper du niveau des salaires. Qui peut aller contre cette idée ? Pas moi en tout cas. J’irai même presque jusqu’à dire qu’il a raison. Malheureusement, il n’a pas poussé l’idée assez loin.

Essayons de pousser la proposition au bout, en étant aussi « sérieux » que possible. Il s’agit de s’assurer que les travailleurs reçoivent 100 % du produit de leur travail. On supprime donc complètement les « charges » salariales et patronales et on verse tout aux salariés. Tant qu’à faire, on verse également la plus-value, en reprenant l’idée de « dividende salarié », qu’on mène également au bout : tous les bénéfices sont versés aux salariés.

On aurait, sans nul doute, un sacré « choc de pouvoir d’achat ».

Toutefois, il faudrait bien que les salariés disposent d’une protection maladie, d’une assurance perte d’emploi, et d’une assurance retraite. Là aussi, la droite ne manque pas d’idées : il suffit d’imposer une mutuelle, une assurance emploi et un plan épargne retraite obligatoires. Rien de plus simple, c’est déjà fait pour la mutuelle et pas bien compliqué à mettre en place pour les retraites.

C’est là qu’intervient la science des assureurs. Afin d’assurer la stabilité et la pérennité du système, il faut que ces fonds assurantiels aient la plus grande surface possible. Pourquoi pas l’ensemble des salariés du public comme du privé ? Ainsi, on pourrait avoir un seul acteur de l’assurance santé, un seul pour l’assurance chômage un seul pour l’assurance retraite. Les synergies entre ces différents opérateurs devraient dégager de significatives marges de manœuvre financières, notamment du fait de la mutualisation des frais de gestion et de la rationalisation des offres.

On aurait toutefois un écueil à surmonter. Ce grand assureur du risque social (appelons le « sécurité sociale ») serait en situation de monopole. Le préambule de la constitution de 1946 nous imposerait alors de le nationaliser. Pourquoi pas, mais serait-ce bien responsable de faire porter à l’État l’intégralité du risque, au moment où il est déjà si endetté ? Et puis c’est connu, l’État est un piètre gestionnaire.

On ferait mieux de l’organiser sur un modèle mutualiste, où les « cotisants » seraient eux-mêmes en charge de la gestion de leur propre fonds assurantiel. Il s’assureraient que « leur argent » est géré comme il l’entendent en décidant des montants appropriés de cotisation et du niveau des prestations.

Encore quelques points de détail. En distribuant l’intégralité du bénéfice en dividende salarié on tarit la source de toute vie économique : l’investissement capitaliste. Qu’à cela ne tienne ! Il suffit d’imposer une cotisation investissement. Une part du salaire serait prélevée à la source et reversée à un grand fonds d’investissement. Même raisonnement que pour l’assurance, il faudrait malheureusement nationaliser ce fonds en situation de monopole (qui capterait l’intégralité des fonds disponibles pour investissement). Et, même chose encore, on préférerait plutôt un modèle en autogestion afin d’éviter que l’État ne fasse n’importe quoi avec l’argent des travailleurs, comme il en a la fâcheuse habitude.

Ainsi, en poussant l’idée de Xavier Bertrand au bout, on disposerait d’une grande caisse couvrant le chômage, la retraite et la santé, en auto-gestion qu’on appellerait la « sécurité sociale ». On aurait également un grands fonds d’investissement public en autogestion. Finalement, Xavier Bertrand est d’accord avec Bernard Friot. Surprenant.

Le « prix Nobel » d’économie va-t-il bousculer l’idéologie mainstream ?

Le « Prix Nobel d’économie » (abus de langage puisque Alfred Nobel n’avait pas inclus l’économie dans la liste des sciences à récompenser, ce n’est qu’un prix de la Banque de Suède) vient d’être décerné à 3 économistes dits « empiriques », dont David Card.

Celui-ci a montré que la hausse du salaire minimum n’était pas néfaste pour l’emploi, contrairement à la très répandue doxa néolibérale. Il l’a fait en s’appuyant notamment sur des comparaisons de données entre des états comparables des USA qui ont choisi des politiques différentes en matière de salaire minimum.

La Banque de Suède ne nous avait pas habitué à consacrer de tels courants de pensée. Que se passe-t-il donc au sein du monde des économistes ? Le doute se répandrait-il sur la validité des grandes affirmations du néolibéralisme, telles que « le salaire nuit à l’emploi » ? Vous souvenez-vous de la sortie en 2016 du livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg « Le négationnisme économique », dont la publication avait été accompagnée d’une forte promotion médiatique.

Ils prétendaient notamment que l’économie néolibérale était devenue une véritable science, dont la théorie était validée par l’expérience. Pour eux toute contestation de cette théorie, comme oser affirmer que la hausse des salaires  ne  nuit pas à l’emploi,  relevait du « négationnisme économique ». Et voilà que le (faux) prix Nobel vient d’être décerné à l’un de ces négationnistes, précisément parce qu’il a adopté une démarche expérimentale ! Personnellement, je trouve cette situation quelque peu savoureuse.

Pierre Cahuc a été professeur à l’X de 1998 à 2018, membre du Conseil d’analyse économique auprès du Premier Ministre de 2006 à 2016 et du Comité d’experts sur le salaire minimum de 2012 à 2016, aux côtés de son ami Gilbert Cette. C’est leur pensée et leurs affirmations soit-disant « scientifiques » qui ont été écoutées par les gouvernements qui se sont succédé .  Auront-ils aujourd’hui la sagesse d’écouter d’autres points de vue ? C’est leur pensée et leurs affirmations qui ont été  enseignées aux élèves de notre école comme des théories aussi fiables que celles de la physique.

La direction de l’X aura-t-elle l’indépendance d’esprit suffisante pour admettre que l’enseignement de l’économie doit reposer non sur la promotion d’une prétendue vérité scientifique, mais sur les comparaisons de courants de pensée contradictoires ?

Démocratie, vraiment ?

L’autre soir, j’étais en soirée avec de vieux amis. Le genre de vieux amis avec qui je voulais boire des bières, faire des flipper, parler du bon vieux temps, mais surtout pas parler politique.

Et pourtant c’est arrivé, comme un coup de mitraille : j’aime bien ce que tu fais, mais « je suis attaché à la démocratie ».

C’est vrai que moi, non. J’ai beau l’écrire partout et le dire en permanence, je ne suis pas-attaché-à-la-démocratie. Non. Je suis plutôt attaché à la revendication violente, aux exactions de syndicalistes au couteau entre les dents ou de gilets jaunes bêtes féroces dont le but est d’abattre notre si belle constitution.

La même semaine, j’ai lu le bouquin de Sandra Lucbert « le ministère des contes publics ». A vrai dire je l’avais à peine fini dans le RER qu’on m’assenait déjà le coup de la « démocratie ». Quelle leçon, et quelle incarnation pour le bouquin et son concept de PFLB (Pour Faire Le Bourgeois) ! Deux heures auront séparé ma rencontre du concept et ma rencontre de sa réalité.

Dans ce bouquin, qui vaudrait un éloge plus long que lui-même, Sandra Lucbert détaille comme le discours des capitalistes percole dans toute la société, verticalement et horizontalement, en véritable hégémonie à la Gramsci. On laisse mourir des bébés ? On fait ce qu’on peut (c’est-à-dire ce qu’ils veulent), mais bon il y a des trous dans la raquette, et des bébés meurent. Que voulez-vous ?

Tout en devient fou à cette mesure. La Dette ? Cette chose n’a plus de réalité. Elle existe en soi. Et son montant en soi. Et sa gravité en soi. Bien peu importe la réalité. Tout le monde en répétera la gravité, jusqu’à en vomir, jusqu’à en faire vomir, pourvu qu’on reste dans le PFLB.

La Démocratie ? Elle existe. Elle est là. Voilà. Puisqu’on vous le dit. Et qu’on vous dit que la Dette c’est grave. Des choses existent : la démocratie. D’autres sont graves : la Dette. Aller contre tout ça, c’est aller contre le bien-suprème : réduire la Dette et conserver la sainte-démocratie.

Vers 1995, la Dette était à 60 %, et les échos titraient déjà sur la gravité du problème en nous promettant des pluies de grenouilles. Vers 2005 : 80 %. Et on nous rappelait les grenouilles auxquelles nous avions échappé (merci les gouvernants) pour nous dire que cette fois, on y était. Vers 2015, 100 %. Cette fois, ça serait la bonne : pas de grenouilles mais des rivières de sang. 2021 : 120 %. Cette fois ON VOUS A SAUVES ! Et puis l’immédiat corollaire : IL FAUDRA PAYER ! Sous-entendu : bosser jusqu’à 67 ans, c’est à dire 10 ans de plus que l’espérance de vie des égoutiers.

Tout cela est absurde mais nous ramène à la DÉMOCRATIE. Elle existe. Et même que certains, parmi les plus éduqués, y sont attachés. Réduire la dette, c’est une question dé-mo-cra-ti-que. Si on le ne le fait pas, nos enfants paieront (à qui ? Oulala. Pourquoi ? Oulala — ces questions ne se posent pas en PFLB; il faudra bien payer, puisqu’il le faut).

Alors j’ai beau dire que la DÉMOCRATIE m’a fait peur pendant deux ans. Peur physique (des lacrymos, des matraques, des grenades – dont j’ai toujours su me tenir éloigné), peur légale (un bisou chaleureux à Eric Labaye), peur para-légale (quand mon téléphone supprimait des contacts gilets jaunes en 2019, ou qu’il mettait si longtemps à établir une connexion, ou qu’il grésillait juste assez pour le me faire sentir avec ces personnes pendant qu’il ne le faisait pas avec d’autres). J’ai beau dire tout ça, parler des arrestations illégales (dont des amis), rien n’y fait : la DÉMOCRATIE est là.

J’ai beau dire qu’il n’y a pas de contre pouvoir : assemblée croupion, journaux caporalisés ou réduits à l’extrême faiblesse (que les Pandora Papers font un bel exemple), justice aux ordres quand il faut ou impuissante quand il ne faudrait pas : rien n’y fait : la DÉMOCRATIE, j’y suis attaché.

La réalité a beau être là : des yeux crevés, des mains arrachées, des décisions en conseil de défense, des volontés de sortir les politiques du droit pénal, des mensonges d’arracheurs de dents (ne bougez pas, avec un bras en moins – ou un bébé mort – vous aurez moins de Dette), rien n’y fait : la DÉMOCRATIE.

Mais la force du PFLB, ou de l’hégémonie bourgeoise (ou capitaliste), c’est précisément qu’elle est hégémonique. Alors tout le monde court derrière et répète, ou plutôt ahane (mais sans la peine), que la Dette c’est mal, et que la DÉMOCRATIE c’est bien.

Personne, jamais personne, ni sur les plateaux, ni dans l’immense jeu du PFLB pour dire que la DÉMOCRATIE, précisément, n’existe pas. Oh non. C’est un concept dont on se rengorge et qu’on dégueule en dîner, mais sans jamais savoir ce qu’il recouvre de responsabilité ou de difficulté. Castoriadis disait : « se reposer ou être libre ». Le PFLB se repose. Le PFLB dégueule sa bien-pensance ramollie à ceux qui ont le tort de ne pas se reposer. Mais repose toi, enfin ! Arrête tout ! On tient à toi. Te soutenir ? Se battre pour une cause ? Oh non, ce serait fatiguant. Et tous ces gens sont profs (qui se font massacrer dans leurs conditions de travail et leur salaire), flics (idem), consultants, ou n’importe quoi. Ils se font tous massacrer, mais ils se reposent.

Macron se repose, lui, et tout le monde se repose en l’entendant dire hier soir : « C’est très dur dans une démocratie de dire aux gens : on va vous enlever des droits massivement. ». C’est si honnête pourtant. Cette phrase contient toute la merde du monde contemporain à elle seule. Elle contient l’alternative posée à nos gouvernants : la démocratie ou autre chose. Parce que vous comprenez, qu’est ce que c’est dur d’appauvrir les pauvres pour enrichir les riches quand les pauvres doivent être d’accord. Quel effort ! On en a marre. Tout ça à cause de la démocratie.

Le moment va venir où il ne restera plus que les apparences. Macron franchit déjà le mur d’après : les apparences pèsent déjà trop. Laissez les gouvernants se reposer. Laissez les riches être riches et les pauvres êtres pauvres. Laissez les flics massacrer les gens. Toute cette démocratie, ça suffit.

Capitalisme gorafisé

Qu’est ce que le moment gorafique ? Frédéric Lordon en donne une définition assez claire : « Il y a du gorafique chaque fois que, confronté à une déclaration politique, on n’est plus en état de déterminer si elle est réelle ou grossièrement contrefaite à des fins d’épaisse caricature. »
La faiblesse de sa définition, si j’ose dire en toute humilité, est qu’elle se limite aux moments politiques. Mais le propre du gorafique, comme le dit l’auteur de l’article lui-même, c’est que c’est une « histoire de réalité désormais systématiquement en avance de la fiction ».

Il n’y a dès lors pas lieu de s’étonner que le concept dépasse sa propre définition, sitôt celle-ci posée. Le gorafisme se répand comme un virus – le covid aura au moins aidé, et non réussi, à faire comprendre les concepts de propagation exponentielle. Dès qu’un corps social est touché – ici le politique, on a à peine le temps de commencer à identifier des règles, des invariants, comme on aime à le faire en mathématiques pour comprendre les choses, qu’un autre a déjà dépassé la définition précédente.

On aura pu apprécier les moments gorafiques politiques, ces moments où l’on hésite en franche rigolade, doute et dégoût avant de devoir chercher ailleurs si vraiment la chose a eu lieu. La mort de Steve n’a rien à voir avec l’intervention de la police. L’immolation d’Annas n’était pas un geste politique. La réforme des retraites est une réponse au mouvement des gilets jaunes. Tout ceci a eu lieu, et l’article de Lordon en détaille d’autres.

Mais voilà maintenant qu’il nous faut apprécier les moments gorafiques capitalistes. Telle entreprise vient de lever 680 millions de dollars pour faire des cartes panini basées sur la blockchain. Et oui. C’est dur, c’est la réalité. Elon Musk veut envoyer des publicités dans l’espace. Et oui. Dur à avaler. Jeff Bezos s’envoie en l’air dans un chibre spatial. Dur, réél. Absurde, mais c’est comme ça que ça marche. Désormais il faudra s’y faire.

Alors qu’on se rassure tout de suite en relisant la théorie et en réécoutant Aphatie et ce bon vieux Tirole : le marché est la manière la plus efficace d’allouer les ressources au service de l’intérêt général. La main invisible agit glorieusement pour nous permettre de bénéficier du génie de nos entrepreneurs. Et puis l’instant où l’on a refermé les Echos ou le torchon de l’institut Montaigne on se ressaisit : 680 millions pour des cartes panini ? Qui en plus n’existent même pas ? On refait les calculs et il faut bien y arriver : les comptes sont pas bons Kevin. Avec ces 680 millions, on pourrait financer cinq fois le projet prometheus de moteur Ariane réutilisable, deux fois le secours populaire, ou une bonne part du programme Astrid. Mais la main invisible préfère les cartes panini.

Le charme spécial du capitalisme gorafisé, c’est qu’il résonne dans les yeux de merlan frit de nos ministres. Il faut dire qu’eux mêmes étant gorafisés jusqu’à la moelle, il n’y a pas à s’étonner. Que trouve à dire Cédric O sur les cartes panini à 680 millions ? Que c’est presque une licorne. Incroyable mais vrai. Ça y est, les levées de fonds atteignent des records. Pour quoi faire ? Qui s’en soucie ? L’important c’est que les chiffres soient là. Une palanquée de zéros alignée, ça suffit à les faire frémir.

J’aurais tendance à ne mettre en cause que les idiots qui nous gouvernent. Ils sont trop biberonnés à la croissance, n’ont pas le moindre début de compétence technique ni souci de l’intérêt général, en bref, ils sont cons comme des valises. Mais comme toujours, ce n’est pas leur faute. Sans qu’ils soient innocents, ils ne sont qu’un morceau du mouvement général de crise organique. Ce sont les structures des choses qui ont permis leur émergence, comme ces mêmes structures ont permis les panini à 680 millions. Cette structure, c’est celle du capitalisme gorafisé, du capitalisme finissant, du capitalisme tout court.

Le capitalisme, rapport social de domination, se contentait autrefois de dominer, violemment. Mais au moins il produisait, ou plutôt faisait produire, à coup de fusil dans les grévistes s’il le fallait, mais faisait produire des voitures, des avions, des trains. Voilà qu’il ne produit plus et que, non content d’opprimer, il prend goût à humilier. Et pas seulement d’humilier par le rapport de domination, mais d’humilier par l’absurde des objets nouveaux qu’il se donne et dans lesquels il embringue les gens.

Si vous n’êtes pas encore anticapitalistes, c’est le moment de le devenir, et vite.

Se protéger, et protéger les autres.

Voilà une phrase que l’on entend partout, jusqu’à la nausée parfois (selon la personne qui la prononce), une expression concise et élégante qui d’un coup, d’un seul, nous charge d’une lourde responsabilité. Je ne veux pas ici discuter l’intérêt ou non de la vaccination obligatoire et autre passe sanitaire. Je ne tirerai pas à boulets rouges sur le gouvernement. Au contraire, je vais me faire son partisan, coiffer ma casquette de macroniste convaincu, et reprendre son argument d’une implacable logique. « Se faire vacciner, c’est se protéger, et protéger les autres. » C’est vrai, factuellement vrai. La vaccination est un moyen extrêmement efficace, probablement le plus efficace, pour se prémunir d’une maladie à l’échelle individuelle, et l’éradiquer en bloquant sa transmission à l’échelle de la société. Il s’agit là d’une contrainte, c’est vrai, d’un renoncement à une part de notre liberté individuelle, indéniablement. Mais cette contrainte est acceptable car elle permet de protéger l’ensemble de la société, et constitue un gain de liberté pour la collectivité, en particulier par toutes ces personnes qui ne peuvent tout simplement pas être vaccinées.

C’est tellement vrai que cet argument implique naturellement d’offrir la vaccination à l’ensemble de l’Humanité. Autrement, impossible d’éradiquer ce virus, qui continuera de se propager, de muter. D’un point de vue français, quand bien même une partie suffisante de la population française serait vaccinée, cela n’empêchera pas le virus de demeurer un danger : au mieux pour les personnes qui ne peuvent être vaccinées, au pire pour l’ensemble de la population si la mutation offre une résistance au vaccin initial. Cet argument plaide donc en faveur d’une levée des droits de propriété sur les vaccins, et d’une distribution large et à prix coûtant des vaccins. Défendre la vaccination pour « se protéger et protéger les autres » à l’échelle nationale et s’opposer à la levée de ces droits est tout à la fois idiot et injustifiable d’un point de vue moral, et totalement contradictoire d’une point de vue logique. En tant que fidèle partisan du gouvernement, je ne peux croire que la logique macronienne soit défaillante.

Cet argument, qui nous met face à un défi planétaire et sublime notre responsabilité tant individuelle que collective est extrêmement fort. Et la logique pure qu’il déploie ne peut que nous amener à l’utiliser pour d’autres défis globaux. Alors que le réchauffement climatique met en péril des millions de personnes à court terme, et l’Humanité même à moyen terme (pour ne pas évoquer l’ensemble des autres êtres vivants, je reste un macroniste convaincu…), limiter drastiquement les émissions de CO2 c’est bien se protéger, et protéger les autres. Là aussi, cela représentera une contrainte, un renoncement à une part de notre liberté : fini les week-ends aux Baléares en avion, exit le renouvellement de mon SUV tous les huit ans, terminé la 5G, l’extension des data center et l’abonnement Netflix (désolé pour les exemples-clichés, mais en bon macroniste, je ne peux que m’abstenir d’évoquer les yachts et les jets privés). Pour être conséquent, le gouvernement ne peut que prendre les mesures en ce sens. Après le contrôle du passe sanitaire par les restaurateurs, j’attends avec impatience celui du passeport, pour s’assurer qu’aucun voyage en avion n’a été effectué dans l’année ! Tout comme le contrôle par les employeurs du moyen utilisé pour se rendre au travail. « En voiture, alors que le bus ou le vélo étaient envisageables ? Désolé monsieur, votre CDI est suspendu. »

Enfin, et malgré ma foi en la Macronie, je crois bien que pour se protéger, et protéger les autres, il va falloir rompre avec le capitalisme… Certes il s’agit d’une contrainte, essentiellement pour une certaine frange de la population (mais une frange considérablement plus restreinte que pour les deux exemples évoqués au dessus !). Mais elle est totalement justifiée par le fait qu’elle permettra d’éradiquer le chantage à l’emploi et donc la précarité. Eradiquer. Comme le virus. Porter des masques, c’était un pis-aller en l’absence de vaccin, une parade temporaire pour que le système (en particulier hospitalier) ne s’effondre pas. Mais les masques ne font pas disparaitre le virus. Tout comme les sempiternels plans de relance, incitations fiscales et autres bonus-malus ne sont, pour un système économique qui broie depuis toujours les corps et les esprits, que des rustines pour l’empêcher d’imploser. Mais ces rustines ne font pas disparaître le « virus » (par ailleurs étroitement relié au danger climatique évoqué au dessus). Pour se protéger et protéger les autres, notre Président infaillible ne peut que décréter la fin du capitalisme. J’ai foi en lui, son argument est imparable. Et pour légitimer sa décision, j’attends avec impatience la constitution de la « convention citoyenne sur le capitalisme ».

Tout cramer

Nous voilà de nouveau enfermés dans un choix binaire : être pour le passe sanitaire ou contre le contrôle épidémique. Cette absurdité de plus nous est évidemment imposée par Macron et son gouvernement : le passe sanitaire, c’est la panacée alors si vous n’êtes pas pour, c’est que vous êtes un fichu complotiste réfractaire. Voire un antisémite.

Pourtant la réalité est plus nuancée. Quelques anti passe sont antivaccins, d’autres sont contre la société de contrôle, certains sont de droite, d’autres de gauche. Bref un peu de tout, et là-dedans quelques cinglés, quelques horribles racistes, comme partout.
Quelques pro passe sont d’horribles macronnards, d’autres pensent que la mesure est acceptable parce qu’elle est temporaire, d’autres l’acceptent par résignation (il faut bien faire quelque chose). Quid de la démocratie là dedans ? Elle n’existe pas, les gilets jaunes ou les communards nous l’ont bien prouvé, elle n’existe que lorsqu’il s’agit de faire respecter l’ordre propriétaire.

Un pouvoir ça n’aime pas la nuance, surtout un Macron absolutiste. Ça aime isoler les gens pour les contrôler. Et pas pour rien. Pour garder son pouvoir ou le faire garder à son vrai maître : l’argent. 

Souvenons-nous de 1984 et de son commentaire de Noam Chomsky « Le truc, c’est de ne pas rester isolé. Si on est isolé, comme Winston Smith dans 1984, alors tôt ou tard on lâche prise, comme il le fait à la fin. Voilà en un mot ce que racontait le roman d’Orwell. En fait, toute l’histoire du contrôle sur le peuple se résume à cela : isoler les gens des uns des autres, parce que si on peut les maintenir isolés assez longtemps, on peut leur faire croire n’importe quoi. »

Pour cet objectif, rien de mieux que les couper en deux : les gentils commerçants contre les méchants gilets jaunes, ceux qui réussissent contre ceux qui qui ne sont rien, les gentils manifestants contre les méchants casseurs, les gentils qui veulent du passe contre les méchants réfractaires antivaccins.

Ensuite il n’y a plus qu’à laisser faire la machine.

D’une part les médias vont rentrer à fond dans cette logique à coup de micro-trottoir et d’experts de plateau à la Michel Cymes.
D’autre part, face à la communication de plus en plus brouillonne du gouvernement (à la fois par incompétence et à dessein, sans qu’on ne sache jamais où est la frontière) les réseaux sociaux vont s’enflammer pendant que les administrations vont se noyer sous les directives et déclarations contradictoires.

La polémique va enfler et s’auto entretenir, créant autant de lignes de fractures chez l’opposition qu’elle crée de résignation chez la majorité : les gilets jaunes, oui, mais pas les Black bloc ; les anti passe oui, mais pas les antivaccins.
Enfin, les brevets en pureté idéologique caractérisant le pandémonium vont entrer en jeu pour finir de faire éclater le front. Impossible de manifester avec l’extrême droite (laquelle ?). Impossible de manifester avec l’extrême gauche (laquelle ?). Untel est pour ? Je suis donc contre.
Il existe pourtant une ligne politique viable : être pour la vaccination obligatoire et contre le passe sanitaire. C’est même la seule ligne tenable. Le virus tue ET macron s’en sert pour imposer un modèle autoritaire à la chinoise qui n’a rien de sanitaire. D’autres pays en font autant ? Mêmes causes, mêmes effets. Mais plus rien de la raison n’atteint beaucoup de gens, ils sont sidérés entre haine de Macron, peur du virus, peur du vaccin, angoisse économique, dépression structurelle et tremblements militants pour les plus politisés. 
Même les plus grosses évidences ne feront pas réagir. Untel gifle Macron et se retrouve condamné à 18 mois de prison, dont 4 fermes avec mandat de dépôt, le tout en quelques jours ? Bien fait pour sa gueule, dirons certains, c’était un vilain d’extrême droite. D’autres en disaient autant d’Antoine Boudinet (c’était un vilain d’extrême gauche) ramassant une grenade avant que sa main explose. Les gerbes de sang, c’est comme les gerbes de prison, c’est joli de loin. Ça a son esthétique militante, on s’en réjouit, on s’en contente, c’est charmant. C’est comme le réchauffement climatique, ça brûle, c’est triste mais c’est beau. Mais impossible de voir le fond : elles viennent des structures qui elles, arrachent des mains, des pieds, mettent des gens en prison pour rien, détruisent des cœurs de boxeurs.

Ces structures ont des noms : ce sont celles qui nous gouvernent, en un mot le capitalisme. On pourrait le réduire à son expression libérale acceptable, un bon vieux fordisme avec actionnariat familial. Mais l’actionnariat familial accepterait-il le protectionnisme, les droits sociaux, les normes environnementales, et tout ce qui est nécessaire à une vraie démocratie écologique ? Non il nous chierait dans les bottes comme nous chie sur le nez le néolibéralisme (avec moins d’élégance il faut le reconnaitre). Le pouvoir est là : aux mains de l’argent, et l’argent ne se laissera d’autant moins faire qu’il a infiltré les classes intermédiaires via la capitalisation des retraites aux USA ou la participation en Allemagne.

Le changement à venir impose de changer complètement de modèle, nous disait déjà le rapport Meadows en 1972. Barbara Pompili ne dit pas autre chose mais avec beaucoup plus de mauvaise foi électorale. Pourtant changer de modèle suppose de changer la nature des structures, à savoir démolir le capitalisme.

Et si c’était nous tous qui étions les robots de Blade Runner ? On retire d’autres robots, on se bat pour le système alors que notre intérêt objectif est de le faire brûler. On gère des gens, on obéit à d’autres, on vit dans un système qui n’a plus le moindre sens mais on le fait pour continuer d’être. La planète brûle, la Sibérie, le Canada, la Turquie, l’Algérie, Madagascar, le Pakistan, la Californie, la Grèce, tout brûle. Tout crame pendant qu’on devise de nos responsabilités individuelles. Le Covid fait brûler l’économie et tue des gens par millions ? On discute de notre responsabilité individuelle pendant que Macron se lave les pieds au numéro 5.
La responsabilité de tout ça, des incendies, des morts du covid, des rivières sèches, etc, appartient aux ordures qui nous gouvernent et aux structures qui leur ordonnent de le faire.

Comment envisager une autre solution que tout brûler ? Tout cramer comme disent les anarchistes ?

La part du capitalisme dans la mort de l’écosystème est totale, leur part dans la souffrance sociale est absolue, ils se gavent de dividendes en niant les effets de leurs propres méfaits. Et on y croit. Enfin assez de gens y croient pour se retrouver liquidateurs d’un système qui en enrichit d’autres en nous faisant tous mourir. Brûler nos maitres, voila ce qui doit nous guider. Brûler l’actionnariat, brûler le capitalisme, brûler la finance, brûler les structures politiques, en un mot, tout cramer.
Rien d’autre ne pourra nous sauver. C’est eux ou nous : cramer le capitalisme ou tout regarder cramer.

Incendie

Sous les éclairs, on ne voit plus le monde. On est paralysés par la peur, irrationnelle, mais parfois bien réelle, de la fureur des éléments. Le vent, la pluie, la foudre se déchaînent et petite biquette n’a plus qu’à se réfugier sous un rocher en attendant que ça passe. On voit passer les choses et on en oublie presque de revenir à la raison : se réfugier. Pourquoi ne pas plutôt prévoir la maison de demain qui tiendra ?

Une semaine à peine après mon dernier article, je ne croyais pas voir les éléments se déchaîner si vilainement. Soutenir les Palestiniens ? c’est antisémite et c’est interdit, puis c’est réprimé. Critiquer l’institution policière, c’est être anti-flic. Et personne ou quasiment pour ramener l’ambiance au réel. Quelqu’un pour rappeler que bombarder un immeuble de médias internationaux c’est mal ? Un titre timide du monde. Quelqu’un pour rappeler la liste des violations du droit international par Israël ? Des antisémites et tribune ouverte à Manuel Valls, immonde fossoyeur de la République. Quelqu’un pour rappeler Michel Zecler, Jerôme Rodrigues, Manu, Cédric Chouviat, les ordres du 8 décembre ? Des anti-flics. La semaine passée aura fait le tri entre les naïfs qui croient encore vivre à l’époque du compromis, les rares attachés aux principes de la République et les ambitieux, traitres se croyant capable d’amadouer une force qu’il ne convient que de combattre.

Rares voix dans le désert qu’est devenue la politique française, nous plaidons la raison. La violence, d’où qu’elle vienne, a toujours tort. Et elle a d’autant plus tort quand elle vient du côté du pouvoir. S’en remettre à la force, c’est s’en remettre au pire. S’il faut parfois en arriver là pour contester, il ne faut jamais l’accepter des dominants. La violence qui vient d’en haut est une violence au carré. S’il est heureux que le peuple puisse s’insurger, parfois violemment, il n’est est jamais de même des factions armées. La police doit garantir la sûreté, rien d’autre. L’armée doit protéger l’intégrité du territoire et les intérêts nationaux à l’étranger, rien d’autre. Utiliser l’une ou l’autre (surtout l’autre) pour des intérêts politique est un crime.

Parfois, il faut essayer de savoir où l’on en est. Eh bien j’ai le malheureux sentiment qu’on est mal. Nous sommes sur la ligne de bascule. Soit on accepte de s’en remettre à ceux qui appellent au pire, soit on rassemble toute la force qui est en nous pour les chasser. Ils iront toujours plus loin dans le malheur. D’où que vienne le changement promis, s’il vient d’en haut il sera pour le pire. Si c’est la police, si c’est l’armée, si c’est quoi que ce soit qui vous promet un ordre qui viendrait seulement par l’application de la force, ce sera pour le pire. Le gouvernement par la force a un nom. Il prétend toujours être celui des meilleurs, mais il s’agit toujours de celui du pire.

Renfermés dans la dépression, qu’est ce qu’il nous reste face aux syndicats policiers, face au pouvoir du capital, face au pouvoir des médias, face au pouvoir de forces gagnées à des idées factieuses ? Nous en remettre à une portion minoritaire de cette élite au pouvoir qui voudrait en renverser la majorité ? Ou nous en remettre à la majorité populaire capable de chasser ces parasites tous ensemble pour les renouveler intégralement ?

Il est impossible de répondre à cette question pour vous. L’un des deux chemins est confortable. Mais il sera si douloureux. S’en remettre à dix ou vingt ans de domination d’une autre élite, c’est accepter le pire. L’autre est difficile et incertain. Il s’agit de tous les chasser en même temps. Pour cela il faut accepter les défaites, souffrir le pire et espérer le meilleur. Celui-ci viendra à condition de nous battre pour lui. La vie est si courte que le chemin de l’honneur vaudra toujours mieux que celui du confort.

Souvenons-nous de nos grands camarades résistants. Dès avant-guerre, certains avaient déjà choisi : souffrir honorablement ou vivre misérablement. Demain il ne s’agira sans doute pas de guerre, en tout cas pas sous la même forme, mais le choix qui s’offre à nous est le même : lutter dans la gloire ou vivre dans le déshonneur.

En quelques années, nous sommes passés du pitoyable au tragique. L’incendie à venir peut-être de deux natures : fasciste ou social. Pour qu’il soit l’un, il suffit de se laisser faire. Pour qu’il soit l’autre il faut se tenir droit, appeler tout le monde à la lutte et se tenir prêt. J’ai fait mon choix. Je veux la liberté, l’égalité, la fraternité, dans leur sens enfin accompli. Je ne veux ni militaires dans la rue, ni policiers juges, ni gouvernement corrompu. Je veux mon cœur réconcilié, des bras accueillants et de la musique le soir. Il en coûtera à tous ceux qui feront ce choix, mais au mieux nous auront la gloire, au pire nous aurons un honneur sauf : celui de nous êtres battus pour la justice.

CYRANO
Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là !- Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
et c’est…


ROXANE
C’est ?…


CYRANO
Mon panache.

Phénomènes électromagnétiques

Merveille de la nature, le ciel d’orage me fascine. Je pourrais le regarder toute la journée tant il est beau et tant je le crains. A mesure que les cumulonimbus montent dans l’atmosphère et que le sol comme le ciel se chargent d’électricité, les phénomènes les plus étranges se produisent. Des vents forts et tourbillonnants se lèvent puis cessent brutalement. Les hirondelles planent haut dans le ciel en mangeant les insectes excités par les champs électriques. Les abeilles se dépêchent de butiner avant la pluie. Au voisinage des pointes, en cas de grand orage, on peut même observer des feux de Saint-Elme annonciateurs de la foudre. Et puis c’est la douche, le tonnerre et les arbres arrachés pendant qu’on s’en inquiète au chaud d’une chambre sans électricité.

En élargissant la perspective au politique, le ciel de crise organique est tout aussi fascinant : « A l’étage du pouvoir, tout part en cacahuète ». Les vents forts et contraires se lèvent et cessent brutalement. De grands bruits sans effet en proviennent. Les nuages montent de plus en plus haut et deviennent de plus en plus noirs pendant que l’air lui-même change d’odeur sous l’effet de la moiteur qui gagne. En bas, on observe également des feux de Saint-Elme sur les pointes des corps politiques : black-bloc, tribunes échevelées, action écologique radicale.

Radicalité d’en bas complémentaire de la radicalité d’en haut : quand les différences de potentiel sont trop grandes, c’est l’éclair de la révolution. A la manière du ciel d’orage (le vrai), on ne peut pas savoir ni où ni quand la foudre frappera, si elle frappera ni sous quelle forme. L’observation des potentiels locaux, amplifiés par des effets de pointes, propagés par la conductivité accrue d’un air humide, ne donne pas assez d’indice sur l’état de l’ensemble. Si on peut les influencer à la marge, on sent juste venir les choses.

Valeurs actuelles, en publiant ces tribunes ne fait que montrer l’état politique de certaines pointes. L’absence de réaction du pouvoir, ou leur mollesse, montre pourtant qu’il n’y a là rien de menaçant pour eux. La décharge ne servirait qu’à rééquilibrer l’atmosphère, le plus à droite possible avant une élection qui serait difficile sans cette odeur dans l’air. A vrai dire, tout ceci sert surtout à signifier ce qui pourrait se passer dans le cas où des forces politiques arriveraient au pouvoir avec le malheur d’être jugées insatisfaisante par ces membres de corps armés.

En s’en remettant à ces olibrius, une partie du peuple semble avoir déjà oublié ce qui se passe quand on laisse carte blanche à des forces armées. Si bien qu’on en arrive à douter qu’il s’agisse des mêmes personnes. Étrangement sur Facebook, les negacovid semblent s’être massivement métamorphosés en soutiens aux généraux. Il n’y a qu’un pas pour en arriver à soupçonner des opérations menées et financées. Je ne le franchirai pas car même si c’était vrai, la responsabilité en reviendrait toujours au pouvoir. Si les gens gobent des balivernes (organisées ou non), c’est que c’est d’abord le pouvoir qui leur sert des balivernes (celles-ci bien organisées).

Il n’en reste pas moins que le climat orageux est là et que le vent commence à souffler fort. Contrairement au ciel d’orage, seul maitre du destin qu’il nous infligera, le climat de crise organique est partiellement sous notre contrôle. On peut essayer d’influencer les directions, de préparer les lendemains, d’augmenter la désirabilité d’un projet politique ou d’un autre.

La révolution devient notre horizon commun. Tout le monde commence à le sentir, même si beaucoup hésitent quant à la forme qu’elle devra prendre. Le pouvoir ne lâchera rien, ni au niveau de la France ni au niveau des institutions supranationales, sans un mouvement populaire macroscopique de niveau insurrectionnel en face de lui. Les Gilets Jaunes nous ont donné la mesure de ce qu’il fallait pour espérer changer les choses. En échouant aux portes de l’Élysée, ils ont gagné une bataille majeure : ils ont fait éclater à la face de la France que nous n’étions pas en démocratie. A partir de là, tout devient possible.

Le désir révolutionnaire, finalement, c’est préférer l’inconfort probable d’une transition difficile vers des lendemains heureux à la perpétuation d’un ordre rassurant mais qui devient de plus en plus intolérable. A mesure que la situation ira se dégradant (réforme de l’assurance chômage aidant), la crainte de la transition diminuera. Mais les gens ne bougent pas seulement par dégoût, ils bougent surtout par désir. A nous de proposer une alternative à ce monde finissant. A nous de la rendre suffisamment attirante, suffisamment stable, à nous de la diffuser dans la société dans son ensemble jusqu’à gagner son cœur.

Enfin, quand l’orage éclatera, tout sera à nouveau une question de République : sera-t-elle Sociale ou versaillaise.