Rouge Total

Cet été 2026, tous les records sont battus : canicules, vagues de chaleur, sécheresse, incendies.

On a connu 2003, 2019 et d’autres mais là c’est autre chose. Dans mon village dans le sud-ouest, les arbres meurent, les poules meurent, les haricots ne fleurissent plus et les tomates ne murissent plus. Les paysans arrêtent d’irriguer des parcelles de maïs car les fleurs sont tombées d’hyperthermie. Arroser, quand on peut, vu le niveau des rivières, maintient seulement les plantes en vie pour du fourrage ou jusqu’à l’année prochaine pour les arbres.

Les feux démarrent d’une cigarette ou d’un coup de meuleuse. En Gironde, la forêt brûle et les habitations avec. Dans le Var, à Poitiers et jusqu’en Bretagne : ça brûle.

Les vieux, même les vieux, si prompts d’habitude à rappeler qu’à leur époque c’était plus dur, finissent par reconnaître qu’en leur temps, certes on travaillait aux champs mais qu’à l’époque un été chaud c’était 32 degrés, pas 42. Dix degrés d’écart entre ce qu’on a connu et ce qu’on a maintenant. Et ce n’est que dans un monde à +1.5 degrés.

Tout le monde finit ENFIN par le voir : le changement – la destruction – climatique, est réel et en grande part irréversible. Les conséquences seront déjà immenses dès cette année : rendements agricoles en baisse majeure (y compris aux Etats-Unis et en Amérique du Sud qui attend un gigantesque El Niño), inflation alimentaire sur le maïs, donc sur la viande.

Il ne s’agit plus d’avoir « trop chaud » et d’acheter une clim. Il s’agit d’avoir de quoi manger. Sans cultures : rien. Et contrairement au fer (sans lequel il n’y a rien non plus) : personne. Ce qui, vous en conviendrez, est nettement plus embêtant. On peut certes facilement se passer d’une tablette, difficilement d’un frigo, se passer de nourriture, c’est une autre dimension parce qu’en fait c’est la mort.

Et ce n’est, encore une fois, que +1.5 degrés. Macron et ses sbires « préparent la France à un monde à +4 ». Quelle fumisterie ! D’une part parce qu’ils encouragent cette trajectoire par leur politique de subvention au capital, d’autre part parce que ça risque bien d’être plus si le méthane du permafrost est libéré, enfin parce qu’on ne peut pas adapter l’économie et la vie telles qu’elles sont à des conditions pareilles.

L’agriculture intensive : c’est fini. La bagnole : c’est fini. Le logement construit à bas coût et vendu hors de prix : c’est fini, la consommation frénétique de biens de mauvaise qualité pour satisfaire une pulsion d’achat : c’est fini. Bref tout ce qui fait l’économie capitaliste : c’est fini.
Et ça, ça commence à se voir.

Certes il y a encore des dégénérés techno-solutionnistes qui pensent qu’avec des méga-bassines (détenues par quelques actionnaires à leur unique profit) ou du nucléaire (pour quoi faire ?) ou de la fusion (aux mains de capitalistes qui n’en feront que plus de produits inutiles), tout ira bien.

Non. Rien n’ira bien, qu’on le veuille ou non. Mourrions tous et le CO² de l’air mettra encore 10000 ans à se résorber. Nous ne mourrons pas et donc on émettra encore. Et donc le méthane de l’arctique sortira. Et donc, inévitablement, nous irons vers les +4, au minimum.

Ce qui est affreux, c’est qu’on sait tout cela depuis les années 70 et le rapport Meadows. La science de l’époque avait déjà tout prévu, certes avec moins de précision que les rapports successifs du GIEC, mais avec assez de certitude pour qu’il y ait eu à l’époque toutes les raisons d’arrêter tout cela. Mais rien ne s’est arrêté. Rien.
Le capital (Exxon en tête – qui avait en interne un de ses fameux rapports et qu’ils ont enterré), a préféré « dégager du profit ». Profit qu’on nous vend comme des gains de « qualité de vie ». La belle machine à laver connectée ! La belle Tesla ! Le beau week-end en Antarctique !

Il faut la voir, la « qualité de vie », maintenant qu’on vit enfermés pendant deux mois volets fermés et que les cultures ne poussent plus. On en est à avoir une pétition « pas de volets pas de loyers ». Et qu’en parallèle, il faut surtout travailler pour « rembourser la dette » — qui n’a servi qu’à renflouer ces mêmes capitalistes quand ils se prenaient un retour de bâton avec leurs propres jeux : subprimes, dotcom, bientôt IA et crédit privé.

Alors que faire ? Il faut tenter de vivre !

Et tenter de vivre, c’est commencer par savoir dans quoi, ensuite quoi changer, ensuite comment.

Dans quoi, c’est : trop chaud, affamés, exploités jusqu’à la moelle. J’en viens à craindre pour mes propres enfants.

Quoi changer c’est : les capitalistes qui brûlent la terre et les travailleurs pour accroître leur monstrueux tas de fric. Je ne le dirai jamais assez. Ils sont coupables. Ils savaient. Ils ont continué et un jour, quand on aura le temps, il faudra les juger dans un grand Nuremberg du climat, en attendant saisir tous leurs biens et refonder complètement la production, le logement, la terre, la société. Leur retirer tout et le distribuer. Fonder enfin la démocratie qui aura de quoi faire : assurer notre propre survie plutôt que savoir s’ils sont assez riches et nous pas trop pauvres.

Comment : c’est la partie compliquée. Mais il n’y a pas 50 options : il n’y a qu’une alternative : extinction capitaliste ou révolution communiste internationale. Dans un premier temps, la carte électorale française (nous avons particulièrement souffert cette année), doit ressembler en couleur à celle de la météo du mois de juin : ROUGE. Et pas un rouge à ramolli : un rouge pétard. Un rouge qui claque. Un rouge qui dans sa seule couleur annonce qu’il veut tout renverser parce qu’il n’a pas le choix, que c’est pour le bien commun et que ce sera ainsi, par un moyen ou un autre. Un rouge violent, qui crache aux yeux des journalistes complices, qui fait peur aux oligarques, qui fait vomir dans le 11ème, parce qu’un rouge conséquent, déterminé et sûr de lui.

Donc jeunes gens, moins jeunes, plus vieux et très vieux : battez vous par tous les moyens. Ecriture, parole, syndicalisme, vote, réunions publiques, production artistique, ou autre chose. Faites tout ce qui est possible pour nous sauver : « Envolez-vous, pages tout éblouies » !

La société du riendutouple

Il y a une chose qui tracasse les conservateurs, et les fascistes en tête : les mœurs. Bobonne doit être à la maison après une journée dans un travail inutile, tout gérer et être fraîche et dispose pour une éventuelle levrette bâclée quand monseigneur rentrera d’un autre travail inutile, si le coucher tardif des enfants ne les a pas déjà propulsés au lit, leur évitant à tous les deux cette corvée et remettant à demain l’engueulade prévue.

Ceci est la société du couple. Plus précisément celle du couple patriarcal, et encore plus précisément celle du couple patriarcal capitaliste.

Il est envisagé de se débarrasser des qualificatifs, et nombre de personnes luttent avec raison et courage en ce sens. Rarement de se débarrasser du concept. Un couple patriarcal non capitaliste serait libéré du travail inutile. Un couple non patriarcal le serait de la levrette bâclée et de l’hétéronormativité. Mais aucun ne serait libéré du régime affectif qui les engendre et les nourrit : la prison sentimentale, l’obligation que Lacan résumait d’un mot — « offrir quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » — l’obligation d’accepter, de patienter, de changer, de pardonner. L’obligation de l’amour — injonction suprême d’une institution suprême : le couple lui-même.

Il faut appeler cela par son nom. Ce n’est pas une illusion qu’il suffirait de dissiper par la lucidité. C’est une composition d’affects tristes — ceux qui, disait Spinoza, diminuent notre puissance d’agir et de comprendre. Dépendance, peur de perdre, jalousie, réduction de soi à ce qu’on croit que l’autre attend. Le sentiment qu’on ressent là est parfaitement réel. C’est sa composition qui est servile.

Toutes les tentatives de dépassement de cette institution semblent perdues d’avance. Subversion ou opposition, les deux souvent se recouvrent. La subversion — libertinage, échangisme, leurs avatars — n’existe que comme exception jouée sur fond de norme : personne n’imagine le libertinage comme société, et c’est même sa saveur, d’être l’écart d’« esprits éclairés » qui présupposent ce qu’ils transgressent. L’opposition — polyamour, relations anarchistes, queer communities — a davantage de sérieux. Elle travaille la jalousie, les contrats explicites, le soin mutuel, et parfois en tire de vraies inventions. Mais elle se heurte à un obstacle qui n’est pas moral mais structural : tant qu’on ne change pas la façon dont les affects se composent, changer le nombre des partenaires ne change pas le régime. On se retrouve à vouloir être la préférée, à craindre de ne pas l’être, à gérer des jalousies qu’on se reproche d’éprouver. Ce n’est pas un échec des personnes. C’est que changer de cellule ne fait pas sortir de prison.

Il faut donc renverser, non dépasser. Et pour ce faire, renverser non pas l’amour comme expérience possible — qui n’a besoin de personne pour exister — mais l’amour comme norme sociale et comme exigence.

Si la race n’existe pas mais est un continuum non ordonné (tant de luttes pour le montrer), s’il en va de même des préférences sexuelles ou du genre (tant encore à faire), il en va de même de l’amour en tant que catégorie stable et absolue. Non qu’aucun affect, aucune force d’attraction n’existe — mais ces forces sont composites, variables, déterminées par tout ce qu’on est et tout ce qu’on a vécu. Ce que la société nomme « l’amour » fige arbitrairement un point dans un espace en mouvement perpétuel et prétend y construire une demeure éternelle.

« Je t’aime » est un opérateur social puissant. Opérateur : la phrase fait quelque chose (au locuteur comme à l’auditeur), elle ne décrit réellement rien. Sitôt qu’on la prononce, elle a changé de sens. Sitôt qu’on l’entend, on change de nature, et la relation avec nous. D’une composition d’affects singulière, spontanée, mobile, on passe d’un coup à un régime codifié : si on est aimé, il faut aimer et aimer autant. Le montrer. Faire des cadeaux. Le dire à son tour. Être assez beau, assez jeune, assez féminine, assez viril, assez ce qu’on pense que l’autre attend, au vu de ce qu’on croit comprendre de son regard et au vu des normes sociales qui nous formatent.

Il faut dire que tout le paysage culturel est là pour nous y formater. Qui n’a jamais pleuré devant Roméo et Juliette ? Qui n’a jamais applaudi à un mariage ? On se grise d’un sentiment devenu construction — hétéro, lesbien ou polyamoureux, peu importe la forme si la composition reste la même. Une façon d’assouvir le besoin de regard de l’autre, et de regard des autres. Quel accomplissement qu’être marié, même si c’est d’une absurdité totale.

La version hollywoodienne avec ses mariages en blanc et ses corbeilles de roses ne vaut guère mieux que la version romantique avec ses vers si beaux qu’on ne les écrira ni ne les entendra jamais. L’amour conjugal tel qu’il est codifié n’est pas l’inverse d’un amour véritable. Il en est un rabattement : une forme historiquement située qui capture une puissance plus vaste et la fait rentrer dans le format contractuel du couple bourgeois.

Dans les Évangiles (Marc 12:30-31), Jésus dit : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, de toute ta force. […] Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » On peut le prendre littéralement, ou avoir lu Spinoza entre-temps. Pour Spinoza, Dieu est la création : le monde, la nature, l’humanité comme ses modes. C’est cela qu’il faut aimer : la création d’abord, et ton prochain en tant qu’il en est part. C’est là que l’amour atteint sa dimension active, joyeuse, augmentant notre puissance de comprendre et de créer. La première épître aux Corinthiens — « l’amour supporte tout, fait confiance en tout, espère tout, endure tout » — lue à un mariage sur deux, dit la même chose et ne peut se dire que de cet amour-là : celui qui nous rapporte à la nature et à l’humanité dont nous sommes modes.
L’amour conjugal n’est pas l’étranger de cet amour : il en est un moment possible, une forme incarnée. Mais seulement quand il augmente la puissance de ceux qui s’y trouvent. Exiger d’un amour envers une personne l’absolu qui ne convient qu’à la création, l’ancrer dans des sacrements, des littératures, des filmographies, des versets — c’est proprement anti-humain. Cela transforme une composition d’affects qui pourrait augmenter la puissance en son contraire : dépendance, rétrécissement de soi à ce que l’autre attend, peur de perdre, possession. Le problème n’est pas que l’affect soit faux. Les passions tristes sont aussi réelles que les joyeuses. Mais l’institution fabrique systématiquement les premières et disqualifie les secondes dès qu’elles n’entrent pas dans ses cadres.

L’amour interpersonnel est variable en temps et en espace. C’est une donnée d’un espace à grande dimension. Lacan a dit ça autrement, d’une formule : il n’y a pas de rapport sexuel. Comprendre : pas de complémentarité programmée, pas de « moitié » qui attendrait quelque part qu’on la trouve, pas de rencontre qui viendrait enfin vous compléter. Seulement des compositions singulières, et « la bonne personne » est toujours une fiction qui vient saturer cette absence. On peut aimer une voix, un visage, un sexe, des caresses, une odeur, une idée, tout cela à la fois, puis ne plus, pour l’un ou l’autre de ces aspects, ou tous. On peut vivre une relation sexuellement formidable avec quelqu’un pour qui on ne ressent rien, et inversement : être amoureux de quelqu’un pour lequel on n’a pas le moindre désir. On peut trouver une personne très belle mais ne rien envisager avec. On peut avoir des enfants avec quelqu’un pour qui on ne ressent plus rien, voire qu’on déteste, et n’en pas vouloir avec un autre. Tendresse, affection, désir, admiration, entente, amitié : autant de modes de relations non-orthogonaux mais non-colinéaires, et surtout non-réflexifs, qui toutes fabriquent des relations individuelles différentes selon leur composition. Composition qui varie en quantité et en qualité au cours du temps, fabriquant des distillations parfois étranges d’amour-haine ou de passion-ennui.

Louise Michel disait « Ni dieu, ni maître, ni mari ! », critiquant le mariage comme forme de propriété : « Le mariage est souvent la tombe de la femme. » Marx et surtout Engels ne manquent pas de critiquer le mariage en tant qu’institution bourgeoise et hypocrite. Mais, XIXème siècle obligeant peut-être, ils continuent de l’envisager. Engels, dans L’origine de la famille, de la propriété et de l’État : « Le mariage sera alors fondé uniquement sur l’amour. »

Comme si, débarrassé des questions matérielles de propriété et de la domination structurelle d’un sexe sur l’autre, le mariage serait débarrassé de toute domination. Comme si le mariage était une fatalité à libérer, plutôt qu’une forme qui, par elle-même, fabrique de la prison. Engels a raison contre son époque : abolir la propriété privée et l’oppression de la femme libère le mariage de sa fonction de reproduction du capital et du patriarcat. Il a tort contre la nôtre : il reste quelque chose après, et ce qui reste est encore une institution qui exige l’amour obligé. Une prison plus douce. On s’accoutume à toutes les prisons.

Un siècle plus tard, même mouvement chez un auteur qu’on n’attendait pas là. Bourdieu, qui a passé sa vie à montrer qu’il n’y a pas une interaction sociale sans domination, pas un choix sans stratégie, pas un goût sans violence symbolique, écrit dans le post-scriptum de La domination masculine un éloge stupéfiant de l’amour comme « exception miraculeuse » — un « îlot enchanté » où la violence s’arrêterait, où deux êtres se reconnaîtraient hors champ, dans une « trêve » soustraite au marché des biens symboliques. Celui qui démasquait tout concède à la fin de sa vie un sanctuaire pour son propre couple. On n’est jamais si faible que sur soi-même. Car enfin : l’homogamie sociale, le marché matrimonial, le capital érotique, tout ce qu’il a démontré partout ailleurs — ça s’arrêterait à la porte du foyer ? L’« îlot » bourdieusien est exactement le fantasme qu’il était censé décrire : le couple comme refuge contre le monde, c’est-à-dire sa fonction idéologique la plus pure. La « trêve miraculeuse » n’est pas une exception à la domination. C’est sa récompense — ce qu’elle offre à ceux qui la servent assez bien pour se croire à l’abri.

Il ne s’agit pas d’interdire d’aimer (cela n’aurait pas de sens), ni de nier les attachements (encore moins), ni même d’empêcher qui que ce soit de vivre en couple (sa très particulière forme de couple). Il s’agit de défaire leur statut de norme, et donc d’en libérer les formes.

Je prône la société du riendutouple : ni dieu, ni maître, ni mari, ni mariage, ni amour exclusif, ni enfants exclusifs. Pas de « je t’aime » à dire comme on arriverait enfin sur la lune et dont on ne pourrait plus repartir sans souffrance. Pas de promesses infinies, d’enfants qui seraient « à la fois toi et moi », pas de « pour toujours ». Mais, en revanche : la liberté d’être amoureux de qui on veut, en vain ou pas, quand on veut, de la façon qu’on veut ; la liberté de dire et de faire, car plus rien ne serait honteux sinon la honte elle-même. Que l’institution ne soit plus une norme amoureuse mais la connaissance publique de son danger. Quelque part, un peu les hippies.
Car bien sûr, cela pose des problèmes dans la société actuelle : transmission du patrimoine (de qui ?) aux enfants (de qui ?), aux conjoint(s) (de qui ?) ; sécurité économique ; garde des enfants malades ; soin des personnes âgées ; logement. Et donc cela ne peut tenir que dans une société où l’on s’occupe collectivement des enfants (à des degrés divers), où la sécurité économique est garantie, où la propriété lucrative n’existe pas, et où la propriété se transmet seulement par l’usage. Une société communiste, donc — ce qui est une façon de dire que le couple n’est pas une question de mœurs privées mais une institution de régulation économique, à transformer au même titre que le salariat ou le bail.

Cela suppose, à terme, une transformation radicale des conditions matérielles. Mais les institutions affectives ne suivent pas les institutions économiques : elles les précèdent autant qu’elles les accompagnent, parce qu’elles en sont une. Elles ne seront pas minées par la lucidité privée de quelques individus qui se seraient promis de ne plus rien promettre. C’est un des pièges où le capitalisme nous attend : l’émancipation intime qui ne coûte rien à l’ordre. Elles seront minées partout où des collectifs inventent concrètement d’autres compositions : coparentalités multiples qui cessent de se cacher, logements partagés qui ne sont plus l’antichambre d’un couple à venir, soins mutuels qui ne passent plus par le contrat matrimonial, enfants élevés par plus que leurs géniteurs, réseaux d’entraide qui assument juridiquement ce que le couple assumait hier par défaut. Surtout : tout cela démarchandisé.

Ces lieux existent. Ils sont peu, ils sont fragiles, ils sont souvent raillés ou criminalisés. C’est à eux, pas à une pureté éthique individuelle, qu’il revient de commencer à faire exister la société du riendutouple. On n’attend pas la révolution pour vivre autrement. Mais on ne la remplace pas non plus par la seule invention lexicale. C’est dans la construction matérielle de formes de vie collectives qui désarment en acte les fonctions économiques du couple que la révolution des mœurs est déjà en cours — et qu’elle arme, en retour, la révolution des rapports de production.

Démission subie – startdown nation II

En mai 2022, j’écrivais “Startdown Nation”. J’y parlais de démission, de désertion, de comment s’engager dans les luttes sociales et environnementales quand on est cadre qualifié et diplômé. Je battais en brèche certaines idées, en proposais d’autres, notamment celle de s’engager à sa mesure et surtout d’avoir conscience de la mesure des actes qu’on peut fournir. Quand on est diplômé, écrivais-je, il est facile de partir car on peut toujours rebondir. Et tant qu’à partir, partir pour le meilleur et fonder à son échelle une société aussi proche que possible de l’idéal, car nous, nous le pouvons.

Après 4 ans à avoir suivi mes propres recommandations à la lettre, il s’avère que c’est difficile et que nous sommes toujours plongés dans le capitalisme, qu’on le veuille ou non. J’ai créé une entreprise de fabrication de tours de potier. Celle-ci était, et est toujours malgré moi, grandement dépendante de mon activité d’extraction des liquidités des grandes entreprises parisiennes via mon ancienne activité d’ingénieur informatique.

Pendant 4 ans, là-haut, j’ai facturé, ici bas, j’ai investi. Et travaillé sans compter mon temps ni ma rentabilité (au grand dam de mon comptable). J’ai investi dans du matériel, des formations, si bien qu’aujourd’hui je suis capable de produire des tours de potier de qualité équivalente, voire supérieure à ceux du marché, à des prix similaires. Mais il me manque quelque chose : le capital. Beaucoup de capital. Pour la publicité, le réseau de revendeurs, le SAV. Autant de choses qui ne peuvent être financées qu’à l’échelle.

En effet les attentes des clients sont celles de personnes habituées au capitalisme. A ses désagréments, comme payer un loyer ou travailler trop et trop dur pour un salaire trop faible, mais aussi à ses avantages : la consommation instantanée et ses promesses.

Certes, on paye les biens manufacturés trop cher et ils sont de qualités juste suffisante, le SAV est mauvais, mais la promesse est là. Et rien ne vaut une promesse. On achète le désir commun mais aussi la promesse d’un accomplissement social. Un tour de potier Shimpo est un excellent tour. S’il tombe en panne, personne ne viendra et on en sera pour 700 euros de réparations, mais on a un Shimpo, la « référence ».

Dans les 1000 ou 2000 euros payés, 40 % iront au distributeur européen. Combien au producteur chinois (qui fait bien attention à garder l’identité « japonaise » de la marque) ? Zéro ou presque. Entre temps, plusieurs importateurs, des assureurs, bureau veritas, des publicitaires, facebook, d’autres importateurs, des transporteurs, chacun avec son travail, sa marge, son monopole pour certains. Un tour équivalent en Chine, c’est entre 50 et 100 euros, soit à peine le prix du moteur (importé) ici.

Voilà face à quoi nous devons faire concurrence : certes la capacité de production chinoise, mais aussi le monopole de distribution des capitalistes et leur emprise sur le marché et la fabrication des prix.

Pour mes camarades démissionnaires qui sont partis dans le maraîchage, la menuiserie ou la poterie, vous le savez aussi bien que moi : il nous reste trois options : le marché de niche, la survie ou la compromission.

Le marché de niche c’est réussir à se trouver un petit segment local de production où l’on peut vendre pour en vivre. Marché par définition tout petit, les places y sont très chères. Ainsi pourrais-je vendre aux lycées pro ou aux producteurs « engagés ». Mais ils sont peu nombreux et cela nous force à osciller en permanence avec la deuxième option :

La survie c’est vendre peu, produire peu, et ne gagner que peu. C’est possible. Mais. Mais les loyers. Mais le prix de l’électricité. Mais les loyers. Mais le prix des matières premières. Mais les loyers. Mais le prix des composants. Mais les loyers. Mais le prix des outils. Mais les loyers. Mais les délais de livraison. Mais les loyers. Mais le prix des transporteurs. Mais les loyers. Toutes choses ou presque dont les prix (et les profits) appartiennent à vous-savez-qui : les capitalistes.

Je ne parlerai pas de la troisième option : vendre ce qui nous reste. Ce n’est pas honteux. Quand il faut nourrir ses enfants, il ne faut hésiter en rien. Personne ne vous en voudra de retourner chez Total si c’est pour cette raison. Fantine meurt sainte.

Ainsi il paraît illusoire de suivre mes recommandations de mai 2022. Ce serait courir au suicide (au moins financier) et nous n’aurions plus qu’à déprimer dans nos bureaux, attendant l’écocide et la catastrophe +5 degrés.

Pourtant il se passe quelque chose qui risque de changer les choses, voire de les renverser : l’IA. Celle-ci absorbe une immense quantité de capital, des centaines, voire des milliers de milliards par an. Pour le pire certes (générer des images de chat faisant du vélo – c’est rigolo mais ça ne vaut pas l’argent ni le sacrifice écologique) mais aussi pour le meilleur, et d’une façon que je n’attendais pas jusqu’il n’y a pas un mois.

Tout ceci se comprend par une anecdote personnelle. Il y a à peine un an, six mois peut être, je croyais l’IA à peine capable de remplacer les tâches subalternes qu’un junior confie au stagiaire – scripts bash simples, correction d’e-mails, traduction simple… Et puis il y a deux semaines, j’ai demandé à l’une d’entre elles d’écrire entièrement un programme que j’envisageais de mettre un jour et demi à écrire :

« Écris moi un exemple de code en C#, adapté pour tel produit propriétaire – dont la base de code n’est pas disponible – orienté IA, qui ne soit pas une simple convolution ni une simple multiplication matricielle. Fais en sorte que ce code mette en valeur le produit en question en montrant les gains de performances sur GPU, notamment en utilisant wmma (des instructions nvidia complexes). Teste le code vis-à-vis d’une librairie de référence de ton choix et affiche les résultats des tests et les gains de performance ».

Ainsi une tâche libre (choisis l’exemple) donc entre guillemets créative, mais très contrainte par la technique. L’an dernier, toutes auraient écrit un truc insuffisant, mal testé, mal écrit, qui ne compile ni ne s’exécute. Cette année, en une minute trente à peine, j’avais un code qui compile et qui s’exécute, testé, documenté et fonctionnel.

Entre temps : des centaines de milliards de capital investi.

L’année prochaine : encore plus.

Nul doute que mon travail va (à peu près) disparaître. Non je ne serai pas « prompt engineer, surtout que d’autres IA le sont déjà, et sont meilleures que moi dans ce domaine. Non le besoin d’ingénieurs informatique (en ETP), ne va pas être multiplié d’autant que la productivité va croître grâce à l’IA. Et ainsi en va-t-il dans tous les domaines similaires : conseil, finance, immobilier, publicité, organisation… L’IA va permettre des gains de productivités tels, dans un contexte de croissance structurellement faible, que la destruction d’emplois au profit de capital fixe va être fantastique (au sens : monstrueuse).

Historiquement, le progrès technique et son corrélat : la transformation de capital circulant en capital fixe, amenait à une hausse globale des qualifications. Le porteur devenait charron qui devenait ouvrier en manufacture puis ajusteur puis fraiseur puis programmateur. Car les besoins suivaient, humains comme capitalistes. Il fallait des trains, des machines à laver, donc des gens pour les produire, de plus en plus qualifiés à mesure que ces machines devenaient complexes et produites en masse. Quand les gains étaient acquis ici, les capitalistes allaient chercher ailleurs : en europe de l’est, en Chine. Et ceux-ci profitaient (60 heures par semaine), de l’horizon capitaliste que nous perdions ici au profit de celui du remboursement de la dette et du chômage de masse. Tout ceci était « accompagné » par l’état et sa police à coup de matraque, mais globalement (très très globalement) les choses « progressaient » et les gens pouvaient croire que leurs enfants verraient un monde plus facile que le leur, permis par leurs propres sacrifices – reconversion capitaliste du mythe chrétien de la Jérusalem céleste : souffrance éternellement reconduite.

Ce mouvement a commencé à s’inverser avec l’uberisation. Livreurs à vélo à la place d’ouvriers. Mais maintenant nous sommes dans un mouvement plus large : un besoin de décroissance, voire un désir de décroissance, en fait une nécessité de décroissance. Et l’IA ne permet pas de produire plus de biens utiles ni désirés mais plus vite des biens inutiles voire nuisibles. Pourtant le capital n’a pas d’autre choix face à sa propre gorafisation. L’accroissement de productivité étant fini, le monde étant rempli (de ce que peut lui offrir le capital), il faut inventer du besoin par-ci et de la productivité par là : là où on l’on n’avait jamais touché : la bourgeoisie culturelle.

Ainsi nous arrive ce miracle que personne, de Lénine à Robespierre, n’a jamais pu imaginer voir venir : la destitution de la bourgeoisie culturelle.

Programmeurs, assureurs, agents immobiliers, journalistes, personnel bancaire, une bonne partie de la médecine, de la pharmacie, tout ce qui constitue la classe moyenne va se faire laminer. Ils (nous) l’auront certainement bien mérité après avoir savouré le massacre ouvrier des délocalisations.

Chose nouvelle : l’IA est un phénomène mondial car purement virtuel. Quand une machine à vapeur était installée en Auvergne, elle ne détruisait ni ne créait d’emploi en Prusse et il était impossible aux uns ou aux autres d’en bénéficier. Le temps de mise à l’équilibre, dans des marchés protégés et distants, se comptait en années. Une IA, à l’heure d’internet globalisé et concentré, « bénéficie » virtuellement à tous, quelle que soit la localisation.

Ainsi vont périr ensemble les bourgeoisies culturelles françaises, américaines, brésiliennes, russes, et de tous les pays capitalistes du monde dans le plus grand mouvement de remplacement d’animaux par des machines depuis l’invention du moteur. Fini la rente de savoir écrire un programme en C, de savoir faire des mathématiques niveau master, de savoir organiser une équipe de vendeurs d’assurance, d’organiser une réunion « high stakes », … Et encore, il ne s’agit là que de conséquences relativement mineures, voire parfois souhaitables, en tout cas par rapport à ce qu’entrevoit Dario Amodei, fondateur d’Anthropic.

Et donc, pour en revenir au titre, la démission/désertion dont il s’agissait il y a peu de convaincre les jeunes gens de sa nécessité, ne sera plus courageuse mais inévitable et subie.

Ainsi le geste que je proposais en 2022 n’est plus un geste politique héroïque mais un geste logique de survie. Aujourd’hui il faut apprendre, et vite. Devenez zingueur, plombier, maçon, soudeur. Ce n’est pas demain qu’il sera rentable pour un grand groupe d’envoyer un robot remplacer un siphon ou souder un pot d’échappement.

Pour moi ce sera l’usinage. La série est inaccessible depuis les machines à commande numérique. Avec l’IA, l’intensité en capital va encore augmenter dans tous les domaines, au détriment de l’intensité salariale. La pièce unitaire, le prototype, ça restera accessible à investissement limité.

Vos compétences d’ingénieur, de consultant etc, y seront utiles, d’une façon que vous ne pouvez pas imaginer. Vous apprendrez des ouvriers (ce que je fais en étant aujourd’hui professeur d’usinage en CAP), ils apprendront de vous.

De la sorte, l’essence de mon message de 2022 reste vraie : il y a pire que l’IA, il y a la destruction environnementale. Mais celle-ci pouvait encore rester quelque chose de lointain contre lequel s’offusquer depuis son salon (en y gagnant des galons de moralité). La perte de son emploi, comme les capgemini, c’est une autre affaire. C’est immédiat, c’est concret, bref c’est douloureux mais efficace.

Quelque part, dans sa fuite en avant pour préserver ses marges, le capitalisme va peut être se couper de sa base fondamentale : ceux qui sont à l’aise sans avoir trop. Ceux qui peuvent (pouvaient) espérer avoir plus sans craindre d’avoir moins. Ceux qui croyaient encore à sa promesse de progrès, en recevaient assez sans en trop payer le prix. Ceux qui soutenaient les exploiteurs en espérant secrètement en faire partie un jour (mais on-ne-sera-jamais-comme-ça). Ceux qui pouvaient moquer l’ouvrier « beauf », trouver l’immigré « romantique », le rural « pittoresque ». Ceux-là vont goûter bientôt au « beauf », au « romantique » et au « pittoresque ».

Alors peut-être rejoindront-ils ceux qui y ont goûté avant eux. Et pourvu que survienne la compréhension d’un devenir commun de condition, les choses pourraient changer.

La porte étroite

« C’est par l’expérience qu’il faut trouver les solutions et c’est par l’expérience qu’il les faut vérifier. »
Léon Trotsky – Terrorisme et communisme

Comme on pouvait s’y attendre, et ainsi que le camarade Bruno Amable l’avait indiqué dès le 3 janvier : « l’étape d’après, c’est le Groenland ». Et Donald Trump met les moyens pour indiquer qu’en effet, c’est maintenant l’étape actuelle.

Le problème, c’est que le Groenland est un territoire « autonome » du Danemark, pays membre de l’OTAN et de l’UE, pas vraiment un territoire lointain qu’on avait pris pour habitude de conchier à chaque échéance électorale sans vraiment en savoir grand-chose.

Alors les problèmes que la visée impériale américaine posent sont bien différents. Macronistes et consorts peuvent se féliciter que l’affreux Maduro soit tombé (fût-ce au mépris de tout droit international), mais perdre un bout de l’UE c’est une tout autre affaire. Surtout qu’il y a des traités. Et que les traités, en Europe, c’est important. C’est même le plus important. C’est par exemple beaucoup plus important que les groenlandais.

La preuve : pas moins de 15 militaires en provenance de plusieurs (sic) pays européens sont allés y préparer des opérations. Ça ne rigole plus. La diplomatie non plus ne rigole pas. Le 18 janvier, face aux droits de douane de 10% (puis 25 en juin) imposés par Trump, notre très aimé Emmanuel Macron menaçait Trump de demander d’utiliser « l’instrument anti-coercition ». Il est difficile de ne pas rigoler.

Néanmoins, c’est sans doute le grand mérite de la clarification Trumpiste, on commence à voir s’agiter un tas de gens qui, telle la fleur du petit prince, « se croient terribles avec leurs épines ». Aurore Lalucq « demande en urgence à la commission d’organiser un Airbus des systèmes de paiements européen ». 20 minutes n’hésite pas à titrer « L’avenir de l’Europe et de la paix mondiale tient peut-être en trois lettres : SAP ». Glucksmann de son côté dans Le Monde : « Nous avons avec ASML, une entreprise néerlandaise, le monopole des machines qui fabriquent des microprocesseurs si importants pour Donald Trump ». Que SAP soit un logiciel remplaçable, ASML tenu par des engagements avec les USA ou qu’un système de paiement soit d’abord le résultat d’un rapport de force avant d’être quelque chose de très compliqué à développer, voilà qui échappe à nos amis les fleurs.

Contrairement à la fleur, ils ne feraient pas pleurer le petit prince mais le mettraient plutôt bien en rogne au point de leur réserver un sort digne des baobabs. Parce que ces gens, eux, ne sont pas du tout des fleurs mais plutôt des baobabs, et comme chacun le sait : « un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut jamais plus s’en débarrasser ».
Il faut reconnaître que le rapport de force est incroyablement en faveur des USA. Leur domination dans l’informatique, les moyens de paiement, le hardware, l’IA, les services, est totale. Tout cela est largement documenté, notamment dans notre note conjointe avec Intérêt Général sur la souveraineté numérique. Les services publics et l’immense majorité des entreprises reposent sur des logiciels ou des services fournis par une poignée de monstrueux acteurs américains comme Microsoft ou Amazon. Développer des services de remplacement pour Swift ou AWS ne se fait pas en un jour, surtout après des décennies d’abandon de toute velléité de souveraineté.

Ainsi, même en dehors des cas de corruption généralisée comme l’affreux Arno Klarsfeld, la tentation de se coucher est grande et certains n’y résistent pas. Militairement, on pourrait bien déployer le groupe aéronaval à St Pierre et Miquelon en défense du Canada (qui se prépare aussi à une invasion US – on croit rêver) et du Groenland, mais ce serait bien tout. Diplomatiquement, on pourrait peut-être (quand même), convoquer le conseil de sécurité de l’ONU. Mais dedans, membres permanents avec droit de véto, il y a la Russie qui aurait bien du mal à condamner une invasion et les USA qui n’iraient pas se condamner eux-mêmes. Economiquement, tout le monde à part Bruno Lemaire sait que les sanctions n’ont jamais marché nulle part et qu’elles marcheraient encore moins contre les USA qui ne sont pas vraiment l’Iran ou la Corée du Nord.

C’est sans doute tout cela qu’a compris Donald Trump : il peut faire ce qu’il veut dans le cadre actuel : superpuissance américaine, carpettes européennes. En pratique, il est difficile de ne pas le reconnaître telle qu’est la situation actuelle.

Ainsi nous n’aurions plus de salut que d’être des esclaves misérables, comme le dénonce le premier ministre Belge (avec un autre brio que notre très aimé Emmanuel) : « Being a happy vassal is one thing. Being a miserable slave is something else » ?

Pas forcément.

Il y a une puissance plus grande, bien plus grande en fait, que les Etats-Unis : les marchés de capitaux. Et il y a une chose que les marchés de capitaux n’aiment pas : perdre de l’argent.
Si Trump ordonnait à Amazon de suspendre AWS en Europe, une grande majorité de notre économie serait paralysée ou sérieusement ralentie. De même pour Swift ou Mastercard. Ou pour les services de Microsoft. Et ça, ça voudrait dire une récession sévère et immédiate, une baisse des marchés d’actions voire une illiquidité pour certains titres, voire à tous, tant l’intégration capitalistique est grande. Et ça ne plairait pas beaucoup à Vanguard, BlackRock ni à toutes les banques de Wall Street. Car, si l’Europe, via des institutionnels privés, détient beaucoup d’actifs US, notamment des bons du trésor, il en va de même dans l’autre sens : pour une fois chantons les mérites de la mondialisation des marchés de capitaux (je meurs en écrivant ça).

Car grâce à cela, il y a une chose qui ne sera jamais permise : une guerre économique (ou une guerre tout court d’ailleurs), entre les USA et l’UE. Cela ferait baisser les rendements. Voudrions-nous essayer que les gouvernements tomberaient comme des mouches, Trump compris, par impeachment ou coup d’état, peu importe. Qu’il joue avec les droits de douane (dans les limites permises par l’inflation), qu’il envahisse à gauche et à droite, mais pas qu’il chahute sérieusement les marchés, encore moins leur liquidité.

C’est là qu’est la toute petite porte étroite qui nous est offerte. Et c’est d’ailleurs celle qu’a emprunté la Chine depuis tant de plans quinquennaux, quoi que dans une déclinaison différente. La Chine savait que l’Occident avait besoin des ses capacités manufacturières massives et qu’en échange, on les laisserait faire, à la marge, des choses, tant qu’ils continuaient d’assurer la rentabilité des industriels occidentaux. Alors ils ont fait, et de marge en marge, les voici à la porte de l’indépendance.

Aujourd’hui, de même, les marchés ont besoin de stabilité financière pour assurer les rendements et les interdépendances UE/USA forcent un éventuel conflit à ne pas dépasser le stade des gros mots ou des périphéries.

Il nous faut donc faire tout ce qu’on peut en veillant à rester dans les limites élastiques des marchés.

Taper sur les GAFAM, c’est du suicide littéral. Interdire d’exporter les machines ASML, ce n’est pas possible car elles dépendent de technologies américaines (même à la marge), et cela imposerait des sanctions bien pires en retour. Le conflit brutal généralisé : impossible du fait des marchés. Toujours est-il qu’il faut sortir de cette situation, et le plus rapidement sera le mieux.
Il y a donc, à mon sens, plusieurs niveaux de gravité à avoir en tête au moment de bâtir une réponse économique ou diplomatique. Prenons l’exemple du numérique mais c’est à peu près la même chose dans les autres filières.

Pour Facebook (ou tout Meta d’ailleurs), la violence est de mise. On peut l’interdire demain matin, ça ne nous changera rien (sinon pour des indépendants qui devront attendre trois semaines qu’une alternative devienne assez populaire). Pour X c’est encore mieux, on aurait le plaisir délectable de voir les journalistes devoir travailler.

Pour google.com, il est relativement facile de bâtir une alternative acceptable, voire meilleure (lire sur l’enshittification ou constater par soi-même la dégradation de la qualité). Pour AWS ou autres services cloud, c’est plus compliqué mais possible. Pour Swift ou MasterCard, la plus grande difficulté est de tordre les bras des banques.

Et puis pour le cœur du cœur : le hardware, Intel, Cisco, AMD, NVIDIA, là c’est une autre histoire.

En gardant en tête ces contraintes, il faut planifier. Jean-Luc Mélenchon, décidément en forme en ce moment, a eu des mots excellents dans un colloque à l’institut La Boëtie : il faut utiliser les forces productives là où elles sont, les recenser, les mobiliser. Ces mots rappellent ceux de Trotsky dans « Communisme et terrorisme », écrit en 1920. Avec une sorte d’accent de modernisation, d’adaptation à la situation actuelle ou (on ne sait pas), d’inflexion au service d’une stratégie électorale.

Ce que dit Jean-Luc et la FI à travers lui est juste. Se heurter à la superpuissance américaine ne se fait pas dans le bruit et la fureur, à moins d’accepter 10 ans de souffrance. Cuba sait ce que je veux dire. Il faut y aller en douceur, partout où on peut, aussi franchement qu’on peut, mais sans jamais dépasser les bornes. En se rappelant que les bornes ne sont pas celles de Trump, ni celle d’une Amérique qui nous exploite gentiment comme d’habitude, mais celles des marchés financiers. En bref : en sachant nos forces et nos faiblesses.

Une urgence majeure est la création d’un pôle public du numérique. Et de même dans toutes les autres filières fondamentales : défense, industrie, éducation, santé, logement, alimentation. A ces pôles d’identifier les dépendances, les axes de libération, les points de blocage. Cela, les marchés ne sauraient nous le reprocher ni le sanctionner. Surtout si (et c’est ce que je retiens de l’intervention de JLM), nous jouons le jeu, dans une forme de Trotsko-Léninisme modernisé, de l’agrégation des forces productives, y compris celles des entreprises, via un soutien public.

Que ce soit une Taqiyya et que l’objectif soit la collectivisation du grand et la communalisation du petit, les marchés n’ont pas à le savoir si cela permet de mettre sur pieds de quoi sortir de la dépendance, c’est-à-dire de quoi préparer plus grand.

A moins d’envisager une confrontation majeure, et donc des conséquences majeures, ce que je je crois que peu probable du simple fait de notre démographie, l’internationale et la révolution sociale, sont pour l’instant, il faut le reconnaître, hors de notre portée. Demain aurait lieu la grève générale, la prise du pouvoir par des soviet ouvriers qu’après demain la répression d’état (colonial et bourgeois national d’abord, international ensuite s’il le fallait) écraserait tout le monde. Qui n’a jamais fui devant une charge de CRS ? Qui ne fuirait pas devant un trait de napalm tiré par un rafale ou un F35 ? Ceux qui répondent « moi » ne se sont jamais posé la question ou sont des menteurs. Pour ceux qui se posent la question, ou y ont déjà répondu, face à un chasseur furtif, il faut des missiles ou un autre chasseur furtif, n’en déplaise aux partisans naïfs du pacifisme creux. Et donc des chaînes de production, des ouvriers qualifiés, des matières premières, des composants, des ingénieurs.

Pour préparer le grand, il faut donc le préparer d’abord localement. En prenant le temps d’être, pour commencer, vaguement souverains en matières alimentaire, en matière de défense, d’industrie…
Ensuite en le préparant internationalement et Trump nous ouvre un boulevard aussi grand que celui de la souveraineté. L’ordre issu de la seconde guerre mondiale s’effondre, même le premier ministre canadien le reconnaît, et, le reconnaissant, reconnaît que c’était une fiction à laquelle tout le monde avait pris goût à croire. Demain viendra l’hégémonie chinoise, issue du monopole sur les terres rares et d’une industrie massive, ce dont aucun pays ne dispose. Mais demain, à l’échelle internationale, ce n’est pas un demain calendaire. En attendant, on peut mettre en place un réel internationalisme, hors UE, hors traités. En commençant par s’excuser pour la colonisation, et pas seulement pour la forme, en proposant à nos anciennes colonies, dont on reconnaîtra qu’elles sont devenues des pays libres, d’être des partenaires égaux au sein de quelque chose de nouveau, quelque chose de « soviétique ». Avec lesquelles les transferts sont réels, avec lesquelles l’amitié est profonde et indissoluble. Et de même de nos colonies actuelles, les DOM-TOM. Au sein de cette chose à imaginer, tous les pays libres du monde, de l’Asie du Sud-Est à l’Europe du Nord, seraient bienvenus. A nous de refonder un axe non-aligné anti-impérialiste, ou à rejoindre le premier venu. Car la chute morale, et maintenant effective, des USA, ne sera pas sans conséquences. Il faut saisir ce genre d’occasion qui ne se présente qu’une fois par siècle.

Nous disposons de quelques années pour agir. Pour prendre le pouvoir ici, déjà. Et ça, dans notre camp, seule LFI est en mesure de le faire. Pour que ce pouvoir agisse, prépare et rende réellement possible les grandes choses, il s’agit de l’y pousser. Ce texte commence à le faire. A vous d’en faire autant.

Vive la république mondiale soviétique, dans laquelle les peuples seront tous libres et souverains, les gens libres, heureux et égaux. Elle viendra un jour.

Faire vivre la révolution

Le bombardement de Caracas et l’enlèvement du président Maduro font grand effet. Il y a de quoi.

On pourrait par exemple commenter longuement l’intervention servile de Macron ou la non-intervention de l’Union Européenne, spectatrice inutile.

Mais pour autant rien de nouveau. Les puissances impérialistes et coloniales ont toujours agi de la sorte. Les Etats-Unis en Corée, au Vietnam, au Nicaragua, en Irak… Et avant eux la France, la Grande-Bretagne ou la Belgique faisait de même en Afrique ou en Asie. Quand empire avoir besoin, lui toujours agir ainsi.

On le sait depuis la répression d’Alexandre le Grand en Palestine (déjà), celle des révoltes serviles à Rome ou, plus récemment, celle de la Révolution française ou de la Révolution russe.
Toujours, l’empire fait sa loi par la force, enfin essaye et fait paraître ça pour le rétablissement de l’ordre. Ordre bourgeois on s’entend. C’est-à-dire la primauté de la propriété et le rétablissement de ses intérêts supérieurs.

Sitôt qu’on montre une volonté un tant soit peu déterminée de changer cet ordre, sans vouloir le renverser, y compris si ce n’est que localement, on aura droit au déchainement de la foudre.
Maduro n’est pas un saint et d’ailleurs son cas est peu intéressant. Ce qui compte, c’est la démonstration de la puissance américaine, et c’est de celle-ci dont il faut tirer des leçons.
A quoi devrait ressembler un gouvernement révolutionnaire prolétarien ?

Les événements récents nous disent : en tout cas pas à une assemblée générale de la bourse du travail (sous sa forme actuelle).

Il faut à ce moment se projeter, et essayer de projeter dans cette configuration ce qu’il vient de se passer. C’est un exercice auquel se sont déjà prêtés Robespierre, Lénine, Sankara ou Mao, avec plus ou moins de succès, et que jamais il ne faut prendre à la légère.

Imaginons (c’est un exercice de pensée difficile dans la conjoncture), qu’un gouvernement révolutionnaire arrive au pouvoir en France (puisque c’est le pays qui nous concerne au premier chef). Que ce soit par les urnes dans une forme apparemment molle mais idéalement déterminée telle que se présente LFI, ou par la grève générale et la prise du pouvoir par les travailleurs coalisés, tel qu’y prétend RP, ou quoi que ce soit de barycentrique ayant des prétentions sérieuses : a minima abattre l’omnipotence de la propriété et rendre sa souveraineté au travailleur.

Imaginons. L’ami Frédéric Lordon a déjà beaucoup écrit sur ce que ferait la première puissance mondiale : les marchés obligataires. Il a déjà dit ce que nous devrions faire sous peine de renoncer : franchir le point L. et y aller franchement.

C’est à ce moment que la suite nous rapproche des événements récents.

Sitôt que Mélenchon (ou le quelconque président du soviet suprême issu de la Révolution) aura proprement envoyé paître les marchés obligataires et les propriétaires fonciers via le rétablissement d’un circuit du trésor et l’expropriation des bailleurs, sa tête sera mise à prix.

Cette personne, ou ce comité, ou ce soviet, ce « conseil », devra savoir qu’à sa vie tient la survie de la révolution. Sans lui, ou elle, ou eux, les efforts révolutionnaires ne seront pas suivis (à moins d’avoir un peuple tout entier révolutionnaire), tant est grand l’effort de seulement survivre en période de renversement.

Et il mourra, car, précisément, la Delta force et la CIA ne pourront jamais le laisser opérer. Qu’un pays comme la France bascule dans le communisme, voilà ce que JAMAIS ne laissera faire le capitalisme coalisé. Il n’a pas laissé faire l’Allemagne de 1919, il ne laissera pas faire la France de 2026. Il y aura des morts, des espions, des saboteurs, des armées blanches, des traîtres.

On a déjà beaucoup écrit sur la prise de l’Etat en contexte révolutionnaire. Mes camarades de X-Alternative ou de Intérêt Général y pensent, par le spectre des ingénieurs ou des cadres fonctionnaires, économistes ou statisticiens. C’est nécessaire, mais face à cela, et c’est LA leçon à tirer de l’intervention américaine à Caracas, il faut des choses encore plus essentielles :
– Un peuple en armes avec la révolution chevillée au corps (on en est loin)
– Une armée loyale, équipée et entraînée
– Des services de contrespionnage de fer
La première, la plus difficile, car il faut que le comité dirigeant soit remplaçable et puisse mourir sans casser le moral du peuple. Un Lénine oui, mais que derrière il n’y ait pas Staline mais 30 Lénine de plus, et derrière chacun 30 de plus.

La seconde car en face viendront des F35, des frégates, des hélicoptères, des chars, des forces spéciales, et qu’on ne combat pas ces choses-là avec des pétitions ou des AG, mais avec des Rafale, des frégates, des forces spéciales, des hommes et des munitions. Ce ne sont pas des choses qui s’inventent en 3 mois ni qu’on peut sortir d’une AG dialectiquement : ce sont les résultats d’énormes chaînes industrielles très complexes qu’il faut contrôler, dès avant la révolution, ou a minima immédiatement après, donc avant. D’ailleurs, l’effort révolutionnaire devrait prioritairement essayer d’infiltrer l’armée et ses chaînes de production.

La troisième, et le cas Maduro l’illustre cruellement car un traître bien placé peut faire arriver la CIA n’importe où. Ce traître existera, mais il faut qu’il soit d’abord démasqué par un service de fer. Djerzinsky a monté la Tchéka avec l’aval de Lénine pour cette raison : Sitôt quoi que ce soit de sérieux de commencé, et ce message s’adresse aussi bien à LFI qu’à RP, il faut traquer les agents étrangers, les traîtres et s’en débarrasser (voir notre proposition de GOULAG).
Avoir une position révolutionnaire sérieuse suppose d’avoir ce minimum de conséquence.

Un autre #NicolasQuiPaye est possible

Une partie des classes moyennes supérieures s’exprime en ce moment (au moins) sur les réseaux sociaux. Il paraîtrait qu’on paye pour entretenir un état ventripotent, spoliateur et redistributeur au profit unique de minorités racisées.

Les posts fleurissent et les like avec. Romaric Godin en a écrit une analyse sur mediapart. Le texte est excellent et doit être lu pour comprendre comment l’échec du néolibéralisme nous conduit tout droit au néofascisme, celui qui a conduit Trump au pouvoir et conduira un gorafisme au carré au pouvoir en 2027 si rien de plus conséquent qu’une primaire populaire n’est envisagé par les ramollis de libération.

Toutefois, il faut reconnaître que l’État est ventripotent et spoliateur. Il est farci de très hauts fonctionnaires et d’élus parfaitement parasitaires, incompétents et tout à fait nuisibles. On pourrait citer François Villeroy de Galhau qui ne cesse, du haut de ses 310000 euros annuels (plus 6400 euros par mois pour le logement — pauvre chat), de faire la leçon aux français qui ne travaillent pas assez pour rembourser le Très Saint Dette Publique. Ou Pierre Moscovici, dont la fonction se résume à dire qu’on dépense trop et qu’il faut faire des économies pour rembourser la même Très Sainte Dette, pour 14500 euros par mois.

De même, étant entrepreneur, je ne peux que constater que les URSSAF et la DGFIP sont des monstres inhumains qui prélèvent à volonté ce que mon travail produit. Je vais de redressement en redressement, toute demande de remboursement de TVA est un calvaire, chaque bilan une angoisse. Je n’ai aucune visibilité sur les prélèvements qui sont effectués sans consentement et je n’ai jamais le moindre rendez-vous avec un être humain : toujours des messages sur un site obscur qui me notifie juste assez tard pour que j’aie des pénalités.

Ainsi, dans leur critique du coût de l’État, le mouvement #NicolasQuiPaye n’a pas tout à fait tort. C’est même ça qui fait le succès de tous les mouvements d’influence : se baser sur des éléments de réalité. Les pro-Poutine ont raison de dire que l’Ukraine et l’Otan ont fait n’importe quoi avec les accords de Minsk et que l’OTAN aurait dû s’auto-dissoudre en 1991, les covido-négationnistes ont raison de dire que le pouvoir a menti et nous a réprimés et manipulés, les soutiens au génocide que le Hamas a commis des attentats sordides. Tout repose toujours sur un fond de réalité qu’ils tordent pour appuyer pour servir un agenda tout autre. A la fin, beaucoup oublient cette réalité pour tomber dans le narratif d’autres qui, eux, ont des intérêts biens réels. Dans le cas #NicolasQuiPaye, l’agenda a été assez clairement expliqué par le camarade Romaric : dissoudre l’impôt et les cotisations en vue d’une société libertarienne ou chacun toucherait l’intégralité de sa plus-value et serait seul responsable de sa réussite ou de ses échecs (en plus d’un agenda techno-fasciste et raciste) modulo les prélèvement d’un État garant répressif de cette « liberté ».

Pour autant, et c’est dit dans l’exergue de la Pompe à Phynance, l’État redistribuerait (et a pu le faire plus ou moins) intégralement le produit de ses captations, contrairement au système banque-actionnaires qui les conserve pour lui seul. Sauf que, néo-libéralisme et effondrement du bloc soviétique étant passés par là, l’État a retrouvé sa fonction de comité d’organisation des affaires bourgeoises. Sans syndicalisme puissant, sans parti révolutionnaire de masse, l’État se contente désormais de prélever les classes moyennes et populaires au profit quasi-unique de grandes corporation supra-nationales. Sa haine est devenue légitime car effectivement, ayant fusionné avec le grand capital, lui aussi ne prélève que pour lui-même — c’est-à-dire ceux qui le produisent, malgré des missions redistributives résiduelles dont veulent justement s’affranchir les libertariens et les capitalistes. Indépendamment de l’absurdité d’un État qui ne prélèverait plus pour redistribuer et laisserait à chacun l’intégralité du produit de son travail, c’est une illusion car il continuerait à prélever pour financer les grands groupes et les oligarques qui ont le contrôle de sa production et de son action.

Ainsi un autre #NicolasQuiPaye est possible.

Celui qui considère qu’on ne paye pas trop d’impôts mais qu’on n’en paye pas assez. Qu’on ne cotise pas trop mais pas assez. A tout le moins juste assez. Mais que le problème est le niveau de prestation qu’on a en face. Qu’il y a un problème sur la nature et la production de l’État. Celui-ci devrait être nous : un moyen dont on se dote pour exécuter les décisions qu’on prend.

De saines revendications seraient celles d’un État populaire, comptable devant nous, de cotisations et d’impôts qui nous donnent un juste droit (égal) à des services publics (école, trains, routes, …), à des droits sociaux : chômage, santé, retraite et… logement.

Car s’il paraît choquant aux #NicolasQuiPaye qu’on soigne le diabète d’un migrant (entre deux coups de matraque), payer 30% de leur revenu à un bailleur (qui s’est contenté d’hériter et chouinera sur son rendement avant d’encaisser sa plus-value) leur paraît tout à fait normal. A la fin, en fonction de notre niveau de revenu et de notre travail, on paye d’abord notre bailleur, les banques et les capitalistes. Et c’est dans une proportion si scandaleuse qu’il est incroyable que ça ne paraisse pas évident à la majorité. On paye notre bailleur et sa plus-value. On paye notre banque et son « coût d’emprunt ». On paye la chaîne de distribution et les marges accumulées d’entreprises d’import, de distribution, d’assurances, qui ne font RIEN sinon prélever.

Un mouvement #NicolasQuiPaye conséquent est donc communiste. S’il veut rendre aux travailleurs l’intégralité de la valeur de leur production, il veut des cotisations hautes et la propriété des moyens de production, l’expropriation des actionnaires, des banques et des bailleurs.

SNK : une guerre de Troie

L’attaque des titans (Shingeki no Kyojin ou SNK pour les initiés), est un manga de type shonen extrêmement populaire, tant dans sa version écrite que télévisuelle animée. Le manga s’est vendu à 140 millions d’exemplaires papier et la série a connu une immense popularité au moment du confinement en Europe et aux États-Unis.

L’univers de l’œuvre, pouvant paraître rebutant pour les adultes, constitué d’une humanité assiégée par des monstres anthropomorphes n’ayant pour seul but que dévorer les humains, est pourtant profond et éminemment politique. Souvent les critiques appuient sur cet axe. Il faut dire que les références sont nombreuses et évidentes : étoiles jaunes, champignons atomiques, militarisme, tranchées, élites cachant la vérité aux masses.

On est, au premier chef, tentés de lire la série ainsi : une critique politique d’un moment actuel (confinement, Israël, Gaza, Ukraine, …) ou passé (14-18, Hiroshima, Shoah, colonialisme, …). Et c’est ainsi que la chose a souvent été lue. Mais au fil des épisodes et du déroulement du scénario, quelque chose apparaît : on se prend dans les méandres de la politique, dans les affres de la guerre, mais surtout on se lie aux personnages auxquels on peut quasiment tous s’identifier, qu’il s’agisse d’un enfant, d’une mère, d’un vieux général. Il faut dire qu’on découvre les choses à leur rythme et qu’à leur manière, on passe d’enfant à guerrier, nourri de la même haine et du même désespoir face à l’absurde des titans.

A l’opposé d’un « Game Of Thrones », où seule compte la politique et où les personnages n’ont d’autre intérêt que d’en être des protagonistes plus ou moins répugnants, ici c’est le contraire : la politique est une trame tragique dans laquelle évoluent des êtres humains. Dans SNK, plus la politique (la tragégie) avance, plus on va de bouleversement en drame, moins la politique compte et plus on se pose la question importante : pourquoi personne n’est amoureux de personne ?

Certes nous sommes entraînés à voir ailleurs cette froideur mais ici c’est très choquant : les gens meurent, souffrent, sont déplacés, déportés, assassinés, vivent le pire ensemble mais jamais autre chose que de l’amitié très timide.

On pourrait mettre ça sur le dos bien large de la culture manga, voire sur celui de la culture japonaise, mais en réalité il en va d’autre chose : les gens sont déterminés par la structure des choses.

Dès la première scène on peut déjà lire la fin : Eren, enfant, rêve déjà d’un futur qu’il n’aura pas d’autre choix que de vivre.

Ainsi, SNK est une guerre de Troie : la guerre (enfin ses modalités) n’importe pas. Il fallait qu’elle ait lieu et elle aura toujours lieu. Que les Mahr manipulent les titans à leur guise, que Paradis soit un enfer de mensonge, peu importe. Ce qui compte, ce sont les gens plongés dans la guerre, peu importe comment ils la comprennent ou la vivent : elle est là et les détermine. En tant qu’enfants comme les principaux protagonistes au début. En tant qu’esclave comme Ymir (la mère des titans) 2000 ans avant les faits. En tant que dieu omnipotent, comme un des personnages à la fin. Ou en tant que simple survivant, plus ou moins courageux, comme tous les autres.

Ainsi la trame réelle est l’amour : omniprésent mais incapable de se déployer, comme réprimé. Entre amis d’enfance, d’esclave à roi, entre officiers dans l’armée, entre geôlière et prisonnier, entre vainqueur et vaincue.

Pris dans la politique en tant qu’acteur-spectateur, pris dans la cruauté de la guerre, nous oublions, peut-être à dessein, ce qui lie les personnages entre eux à l’échelle individuelle : l’amitié, le respect, la loyauté, l’amour.

A la toute fin de la série, ceci explose et ce qui était un sentiment latent devient une évidence : les personnages ont, bien malgré eux, autre chose à faire que l’important dans leur cœur. Comme le dit Armin : « nous n’avons même pas essayé de parler ». Mais en réalité, ils ne peuvent pas. Ils sont dévorés par la vengeance, par la haine, par la curiosité, par l’autorité, sans jamais laisser le temps à ce qui compte le plus : aimer celui ou celle qui compte, et lui dire. Eren et Mikasa sont évidemment éperdument amoureux l’un de l’autre mais, comme le voit Eren, leur amour est impossible dans ces structures.

« L’amour qui meut le soleil et les étoiles du ciel » (Dante, La Divine Comédie XXXII-145) meut certes le soleil, les étoiles, les corps et les cœurs mais il ne peut pas grand-chose à l’échelle des sociétés humaines, elles déplacées par des forces bien plus sordides, qui emprisonnent ses membres dans un enfer dont ils ne peuvent sortir individuellement, auraient-ils l’impression d’y faire des choix, comme celui de se battre ou de fuir.

Comment, dans ces conditions, ne pas reconnaître que SNK décrit précisément l’important dans la guerre : l’éradication de l’humanité (telle que représentée à la fin) ? Il ne s’agit pas de savoir qui a le plus de chars, qui a le plus de morts ni qui gagne à la fin : ce qui compte c’est que tous y perdent leur cœur, ou presque.

Les personnages de SNK, comme nous, subissent cette malédiction sociale. Toute provoquée qu’elle soit par des intérêts ou des vengeances, la guerre de Troie, la guerre éternelle, dévore leurs âmes. Comme les titans dévorent les hommes, comme les bombes pleuvent sur des enfants : sans raison.

L’opium des cadres

Il est des heures qui obligent à sortir du placard. Celle-ci en est une.

Nous avons devons nous la perspective claire d’un gouvernement d’extrème droite en France. Eventuellement mâtiné de membres de « partis de gouvernement » comme caution démocratique : le PS de Cazeneuve, honoré de la mort de Rémi Fraisse, les LR de Ciotti (qu’en dire ?) ou les macronistes, auréolés de leur cortège de gilets jaunes mutilés, de syndicalistes emprisonnés, de maltraitance morbide en EHPAD et de suicidés au travail.

Voilà qui devrait, normalement, faire taire les egos et les dérives sectaires et faire filer doux tout le monde. Faire parler tout le monde, engager chacun, faire oser.

Même dans un simple désir — bien naturel — de préservation de soi, il s’agit d’empêcher ça. Dans un mois : pourrai-je encore écrire ce texte ? Et pour l’empêcher, il n’y a pas cinquante moyens, étant donnée la maigreur de la fenêtre temporelle que l’autre nous accorde : les élections. Certes il fallait les préparer (certains l’ont fait), mais il est un peu tard pour déplorer de l’absence de préparation. Maintenant il faut agir et faire. Déjà, malgré tout : voter et faire voter.

Mais pendant ce temps, nous avons droit au spectable déplorable de députés se battant pour conserver leur poste, de partis se battant pour leur poids, de militants pour avoir eu raison. Que pèsera votre poste, votre poids ou votre raison face à des arrestations arbitraires généralisées (c’est-à-dire ce qui est arrivé à Eric Drouet le 14 juillet 2019, mais tout le temps) ? Votre raison, vous pourrez toujours essayer de l’exposer à un magistrat lepéniste ou un inspecteur de la PJ lepéniste, ou à un juge lepéniste, j’ai essayé face à la version macroniste, ce n’était déjà pas terrible. Votre parti ? Il pèsera autant qu’un référendum dans une société fascisée (dont on sait au moins depuis l’expérience chilienne récente ce qu’il peut valoir — j’ai hâte de voir la constituante — quand l’hégémonie est capitaliste fascistoïde).

On n’attendait pas grand chose en fait. C’était bien parti avec la signature d’un accord, un programme commun. Et patatras : Hollande (!!), Cahuzac (!!) et la cohorte des Autain-Garrido-Corbière dont on sait que jadis il formaient pourtant la « colonne de fer ». Elle est loin la colonne de fer. Maintenant il s’agit de garder son micro chez LCI. Ailleurs, les ambitieux comme Ruffin (qu’il est loin Merci Patron!) qui voient dans ces législatives une plateforme pour 2027. On voudrait tout de suite les entendre dire, en bons chrétiens : « je reconnais devant mes frères que j’ai péché en pensée, en parole, par action et par omission ; oui, j’ai vraiment péché ». Mais non, ils ont tous autre chose à faire de bien plus important : sauver leur rente ou préparer la prochaine.

Pendant ce temps, quelques jours avant ces élections, d’autres organisaient des séminaires de « reconnexion au temps long », « d’écoute de chants d’oiseaux » et de « travail qui relie ». On s’y rassure en se disant qu’on fait quelque chose. Qu’on va mieux. Que ça nous aide à « supporter » les choses. Cette invitation m’a rendu fou, comme me rendent fou les frasques des politicards du pandemonium.

Ces deux délires (conserver son poste et écouter les oiseaux) relèvent de la même maladie : le titre.

Qu’il est difficile, étant cadre (particulièrement pour les convertis — toujours les plus fanatiques) de reculer d’un pas : perdre (une partie de) son salaire, ne pas avoir d’augmentation, de promotion, de députation, alors qu’on a toujours tout fait pour ça. Alors d’un côté on écoute des oiseaux plutôt que faire grève ou quitter son travail. De l’autre on scissionne, on brille sur LCI ou BFM, on invente des « valeurs ». Tout plutôt que risquer un « déclassement ».

Certes la condition salariale est dure pour tous (ou à peu près), mais il s’agit de savoir d’où l’on parle : député, cadre du CAC ou caissière, ce n’est pas la même chose. Pourtant, à chaque mouvement social, ce sont les caissières, les raffineurs, les éboueurs, les ouvriers qui font. Pendant ce temps les cadres écoutent les oiseaux ou signent des tribunes. Aux élections, ce sont les quartiers populaires, les racisés, les petits fonctionnaires, les employés qui vont aller voter pendant que messieurs et mesdames les député.e.s décideront lors d’un diner chic de quel big bang à la noix il faudra lancer.

Mon grand père, matelot des FFL, me parlait avec admiration de son commandant de bord, casquette vissée sur la tête, clope au bec, sur le pont sous les bombardements pendant les convois du nord. Nous n’en sommes pas là mais un cadre, c’est ça. Ça n’écoute pas les oiseaux, ça ne scissionne pas, ça ne défend pas son rond de cuir, ça réfléchit, ça reste avec les troupes, ça prend des décisions sous le feu et ça fait ce qu’il faut pour mériter le respect, quitte à en mourir le premier.

Lénine a passé sa vie en exil pour ses actes et son idéal. Louise Michel aussi. Robespierre s’en est fait décapiter. Ça c’était des cadres — disons plutôt des figures pour ne pas vexer Louise — politiques qu’on suit jusqu’au bout du monde. Ruffin qui parle de primaire de la gauche au moment où le fascisme toque à Matignon ? C’est du beurre rance. Les polytechniciens qui écoutent les oiseaux pour supporter la peine d’être priviligiés ? Qu’en dire ?

On avait dit faites mieux. La tête commence à faire n’importe quoi. Alors que ce serait si simple. Mais face à l’inquiétude, après tout, il faut se réconforter. Le pouvoir ne va pas au fascisme par plaisir. Je veux croire qu’il y va par nécéssité. La productivité au travail s’effondre. Les démissions se multiplient. Pas un chantier sans une ZAD. Pas une réforme sans manif. Ils ne tiennent que par la force et celle qu’ils ont déjà ne leur suffit plus : il leur faut autre chose que le subterfuge de la démocratie parlementaire.

Alors s’ils vont par là, nous aussi nous iront. Les oiseaux et les bigbang n’auront qu’un temps, les cadres de pacotilles seront balayés et resteront les casquettes au vent, les rires, les chants et la Victoire.

Dès le 7 juillet au soir, ça sera l’heure des casquettes, des manifestations heureuses et du courage : soit pour bloquer le macrono fascisme, soit pour pousser cette gauche là à la Révolution sociale. Dans tous les cas pour continuer de se battre, pas pour un poste.

Erst Essen Dann Miete

Les allemands des années 30, au plus fort de l’hyper inflation due à l’austérité, avaient résumé ainsi la hiérarchie des droits et devoirs : « Erst essen, dann miete » (d’abord manger, ensuite payer le loyer). Dans une brillante série d’articles de son blog, l’ami Frédéric Lordon établissait que nous serons dans la préhistoire tant que les besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits : nourriture, logement, santé, culture.

Or, il faut le reconnaitre : nous sommes dans la préhistoire. Non seulement les besoins ne sont pas satisfaits, mais la simple satisfaction de besoins aussi fondamentaux que le logement (ou la nourriture — bientôt l’éducation) est subordonnée à un chantage : celui de l’argent et du « marché du travail ». La constitution soviétique disait : « qui ne travaille pas ne mange pas », visant par là les rentiers dont l’argent vient de l’exploitation des autres. La société capitaliste contemporaine, dans un superbe retournement du sens dont elle a le secret, a fait parasite, non le capitaliste inactif, mais le travailleur « pas assez actif ». Le « pas assez » étant décrété par instants télévisuels, en fonction de quel segment conservateur de l’électorat ou de quelle passion pénultième il faut séduire.

Aujourd’hui, dans un pays si riche que la France de 2024, nombre de gens ne peuvent plus subvenir à ces besoins fondamentaux : travailleurs précaires, mamans solo et tant d’autres mangent mal, ne se soignent pas ou presque plus, habitent dans des taudis ou leur voiture, souffrent en silence et vont en prison quand ils contestent leur situation, comme pendant les gilets jaunes ou les émeutes Nahel.

Dans un des plus grands moments de l’Histoire humaine, la France de la Libération avait inventé la sécu : une garantie économique. Chômage, retraite, santé, tout était magnifiquement socialisé, c’est-à-dire que chacun payait pour tous et chacun bénéficiait de tous. La grande solidarité ouvrière faite réelle. Malgré les attaques, d’abord du gaullisme via le paritarisme, puis de nombreux gouvernements successifs, ce magnifique modèle survit et a sauvé tant de vies.

Ses jours sont comptés sous le macronisme, mais rien ne nous interdit d’en penser l’accomplissement.

Pour nous, il y a quatre besoins fondamentaux, qui se sauraient être soumis à condition ni chantage (quel qu’il soit) : manger, se loger, se soigner, apprendre.

Pour la question du repas, des camarades réfléchissent à la sécurité sociale alimentaire. Pour le soin, nous avons le modèle de la sécu. Pour l’école : la gratuité issue de la commune de Paris (et non de Jules Ferry-Famine comme on l’enseigne). Pour l’apprentissage plus tardif, le legs du CNR (Conseil National de la Résistance) : « former l’Homme, le Citoyen et le Travailleur ». Pour le logement pourtant : rien que des palliatifs.

De grandes initiatives méritent d’être saluées, comme le DAL (Droit opposable Au Logement), l’encadrement des loyers, le squat, les communes, les ZAD. Du local, du palliatif, tout aussi noble que cela puisse être. Historiquement, nous avons la collectivisation soviétique (tout appartient à l’état), les réformes de Kadhafi (chaque logement appartient à l’habitant au temps T), et d’autres qui ne sont pas bien plus convaincantes ni suscitant l’adhésion.

Il faut dire qu’il n’y a pas de bien plus personnel que son logement. On y vit. On y stocke sa vie. On l’y développe. On y fait naitre ses enfants. On a un désir d’être chez soi, de ne se faire virer par personne, d’un foyer dans lequel enfin nous sommes souverains, à défaut de l’être au travail ou dans la cité.

La droite ne s’y trompe pas quand elle prône une « France de propriétaires ». Elle attise ce désir et soigne des affects primaires auxquels il est quasiment impossible de se soustraire, hormis à une rare frange capable de voir plus loin et libérée (ou non encore soumise à) des contraintes familiales ou affectives.

Pourtant, la « propriété » capitaliste n’est en aucune manière une libération, elle est un asservissement. On achète un appartement à sa banque, qui nous fait l’avance du prix (en créant la monnaie correspondante). On lui paye des intérêts (pour un service inexistant). On en reste ensuite vissé à un travail suffisamment rémunérateur pour la payer, à un mariage potentiellement malheureux, à un lieu géographique qui peut ne plus nous convenir. Acheter pour se « libérer », en régime capitaliste, c’est s’enchainer encore plus.

La location n’est guère meilleure : on paye un loyer pour le simple droit de dormir au sec. Le propriétaire, lui, s’est endetté pour vendre ce droit. Il en tire revenu sans rien faire. Et dès que vient la grève, le conflit, le chômage, il ne manquera pas de vous faire valoir ses charges et son droit au loyer, lui même contraint par les traites des banques. C’est ainsi que meurent les grèves : à un moment il faut payer le loyer. Et la loi s’assure de vous le faire savoir. Et la police si besoin. Et la justice encore s’il le faut. Les media, eux, ne manqueront pas de chouiner pour le propriétaire : il faut bien maintenir leur domination et leur rente.

Alors que proposer ? Dans le système capitaliste de propriété foncière ouvrant droit à rémunération : rien de grand. Encadrer les loyers, assurer un droit au logement, saisir les logements vides, interdire la location du type AirBnB; rien de grand, mais ce serait déjà tant. C’est le travail des partis, des associations et de tout ce qui œuvre au sein des institutions. Dans une perspective révolutionnaire cependant, l’horizon est bien plus vaste.

On pourrait imaginer un droit fondamental : le logement à l’habitant. Vous habitez quelque part ? C’est à vous. Ni au bailleur, ni à la banque : à vous. Et vous voilà avec, du jour au lendemain, un titre de propriété. D’usage évidemment. Propriétaire ? Cela ne vous change rien. Locataire ? Vous restez chez vous. En bref tout le monde pourrait rester chez soi. Mais sans traite bancaire, sans loyer, sans rien d’autre qu’une cotisation servant à entretenir le parc de la commune locale, et l’étendre si ses habitants le souhaitent.

Mettons l’idée en pratique. Un logement habité est automatiquement transmis en propriété d’usage à son habitant. On prive évidemment, sans contrepartie, le propriétaire capitaliste de sa « propriété ». Que ce soit une banque ou un bailleur. Un logement vide est lui mis à disposition de la commune pour y loger les nécessiteux, les sans logement, les voyageurs. Les logements vides résiduels (à Paris ils ne manquent pas), pourraient être mis à disposition de la commune pour en faire hôtel ou auberge.

Évidemment, il y a un certain nombre de considérations pratiques à voir en face. D’abord : les banques feraient immédiatement faillite. Privées de leur collatéral immobilier, de leur source immense de liquidité que constituent les emprunts bancaires, elles mourraient. Depuis 2000, 2008, depuis la crise grecque, on ne peut leur souhaiter autre chose : qu’elles meurent enfin. D’ailleurs à quoi servent elles ? Elles servent à créer la monnaie via le crédit. Mais au point où nous en sommes, c’est quelque chose de relativement secondaire, il faudra déjà faire autrement. Les multi-bailleurs, seuls réels perdants physiques de la mesure de mise à disposition du logement, vont également râler. Mais ils sont peu nombreux et sans réel pouvoir. Et il sera facile de faire entendre qu’ils ont déjà gagné bien assez.

En contrepartie, il y a nombre d’avantages. Plus de loyer (autre qu’une cotisation de l’ordre de 100 euros par logement pour en mutualiser l’entretien), plus de droits de succession (les enfants n’ont qu’à rester habiter dans la maison des parents, sinon, et bien ils la perdent), plus d’impôt sur la fortune immobilière (quelle fortune?), plus de taxe foncière, plus de taxe d’habitation (tout est transformé en cotisation).

Un grand choc de simplification et de pouvoir d’achat en somme

Restent ensuite quelques questions résiduelles.

– Qui attribue les logements ? C’est évidemment aux communes de répondre, mais quelle que soit la réponse, elle sera meilleure que « la taille du portefeuille ». Car c’est aujourd’hui ça qui décide de tout. Ni le besoin, ni l’urgence : l’argent. Y-a-t’il plus arbitraire et injuste ? Soyez une famille de 4 personnes avec un travail, vous passerez derrière le rentier célibataire. L’argent décide de tout et c’est la première raison pour abattre de système, la première raison de son injustice et de sa propre reproduction

– Qui entretient et construit les logements ? Encore une fois, c’est aux communes de répondre. A elles de décider, aussi localement que possible, s’il faut rénover, construire, détruire. A elles de décider des sanctions à infliger aux « mauvais habitants » qui auraient rendu un logement en mauvais état, plutôt qu’à un parasite propriétaire décidant souverainement et au détriment de l’habitant.

Il reste évidemment nombre de questions auxquelles il n’aurait pas de sens de répondre, et tant d’autres qui ne sont pas encore posées. C’est le principe des mouvements révolutionnaires : l’entrée dans l’inconnu et la fabrication du nouveau.

Il faut, par contre, se saisir de la question du logement, par le bout présenté ici ou par un autre, mais pour la sortir absolument du rapport de dépendance et d’aliénation dans lequel elle est aujourd’hui tenue. Le logement est un des piliers de la réactualisation du slogan de Lénine, que je propose comme :

Le logement à l’habitant.

Paysans et capitalisme

Depuis l’automne le monde agricole bout en Europe. Ces derniers jours ou semaines : en France.

Il faut dire qu’ils ont de quoi. Taux de suicide record, métiers dangereux, que ce soit par mort directe ou induite, pauvreté, retraites minables, mépris social.

Ces derniers jours, ils ont décidé de bouger, sous la houlette nuisible de syndicats nuisibles, mais ils bougent. Et le gouvernement, lui, ne bouge pas. Il n’envoie pas de flics les massacrer mais il ne donne rien non plus, en tout cas rien de substantiel qui pourrait soulager la vie de nos camarades.

Le mouvement, c’est probable, va se durcir et il est indispensable de le soutenir. La première raison est que ces gens, pour leur immense majorité, sont des camarades. Ce sont des ouvriers de la terre, de l’eau et des bêtes. Ils transforment des matières premières en produits comestibles comme d’autres ouvriers transforment de la bauxite en aluminium. Dans des conditions dures et, souvent, en étant à la merci de capitalistes qui, eux, ne font rien. Contrairement aux raffineurs ou aux métallurgistes, ils transforment par contre le vivant et non la matière inerte. Cela les expose à une responsabilité particulière et devrait leur garantir un statut particulier et surtout la solidarité de la société toute entière.

Les demandes des syndicats majoritaires, FNSEA en tête, sont des horreurs (affaiblissement des normes notamment). Leurs représentants sont de grands propriétaires fonciers qui n’ont jamais mis un pied dans un champ. Ils sont d’ailleurs les premiers promoteurs des bassines, du maintien du glyphosate et de tout ce qui permet de maintenir, non les conditions de vie des travailleurs, mais leur marge, c’est à dire leur rente.

Du côté de la confédération paysanne, on demande des prix planchers, la fin du libre échange débridé et un revenu garanti. C’est effectivement la moindre des choses, la seule qu’on peut raisonnablement espérer obtenir. Pour cela, il faudra cependant aller plus loin que les préfectures et les autoroutes car on le sait : le macronisme ne lâche rien. En cette matière comme en toute autre, il ne lâchera rien sinon un affaiblissement de normes phytosanitaires pour satisfaire quelques grands industriels et renvoyer tout le monde à la niche.

Les choses se sont d’ailleurs toujours passées comme ça mais il est possible que cette fois il en aille autrement. Que la base agricole déborde ses syndicats majoritaires et arrête de demander mais exige. Et qu’elle exige beaucoup.

On peut alors se prendre à rêver à une jonction entre mouvement ouvrier et monde agricole. La probabilité est ténue, c’est le moins qu’on puisse dire, mais déjà des camions et des taxis rejoignent les paysans. Et si, demain? ouvriers, salariés, intérimaires, rajoutaient leurs désirs à ceux des agriculteurs ? Leurs colère à la leur ? Et que les forces se joignent ? Beaucoup de choses seraient possibles dans un mouvement de cet ordre. Tellement de choses qu’on peut imaginer le meilleur.

Bien sûr, il faut d’abord évacuer la question de l’extrême droite, très présente dans le milieu agricole. La question de la droite tout court aussi d’ailleurs, encore plus présente. L’extrême, à mon avis, n’y est très majoritairement que par dégagisme forcené. La droite parce que c’est le lot des indépendants. Quand on survit tout seul, on pense que c’est le lot de chacun. Qu’on en a bien mérité et que, semblablement à un bizutage, tout le monde doit passer par là pour pouvoir être un vrai bonhomme. Cette question qui se posait déjà au moment des gilets jaunes ne doit pas en être une. Purger les capitalistes et les racistes sincères est une tâche assez simple à mener quand elle n’est pas à l’échelle nationale : il suffit de les déborder par le nombre et celui-ci est de notre côté. Il suffit surtout de les déborder en comptant sur la raison commune, comme nous l’ont montré les gilets jaunes dès le 2 décembre 2018 : quand les gens se parlent entre eux, ils produisent du bon. Ce n’est que rances et seuls que les gens s’adonnent au pire.

Ensuite, il faut amener quelque chose. Déjà, des prix planchers, un salaire, une retraite, la sauvegarde des terres, des machines et des bêtes. Ces choses là peuvent se faire par la loi, avec un rapport de force solide d’un mouvement paysan soutenu largement contre un pouvoir ne tenant que par sa police. C’est difficile, presqu’impossible tant le macronisme ne lâche rien, mais ce serait déjà tant.

Et puis on peut imaginer la suite : le travail de la terre libéré du capital.

Depuis toujours, le capitalisme n’a eu de cesse d’exproprier les paysans pour s’approprier les terres et les communs pour les envoyer à l’usine. En Angleterre, en France, aux États-Unis à Madagascar ou toutes les nations colonisées, en Chine, partout, le capitalisme exproprie pour s’approprier. C’est un mouvement originel et ontologique de ce mode de production, dont les paysans ont toujours été les premières victimes et quelques rentiers les seuls bénéficiaires.

Pourquoi ne pas envisager de confier la terre à ceux qui la travaillent ? D’abolir la propriété foncière ? De distribuer les terres des grands propriétaires ? Pourquoi ne pas imaginer que les paysans s’organisent par filière et bassin versant ? Avec des fermes qui ne peuvent pas trop grossir sous peine de remembrement ? Qui s’organiseraient en coopératives puis en confédérations afin de contrôler la distribution, les achats, les prix, les salaires ? Qu’ils soient en relation avec des coopératives ouvrières à même de produire et réparer leurs machines ? Que toutes ces structures soient unies par des mécanismes de solidarité et de redistribution ? Que les paysans soient souverains au service du peuple ? Qu’ils ne se tuent pas en tuant l’écosystème, parce qu’ils n’y seraient pas contraints par des mécanismes criminels de marché et de concurrence ? Qu’au contraire ils préservent la nature comme notre unique cadre de vie commun et source d’où jaillit toute richesse ?

Pour cela, bien sûr, il faudra beaucoup moins de FNSEA et beaucoup plus que des manifestations. Il faut la jonction de tous les exploités de ce pays (et des autres). Ils ne manquent pas : l’école est en ruine, la santé en ruines, la paysannerie en ruines, le monde ouvrier en ruines.

Que des ces ruines jaillissent des fleurs !

Comme disait Lénine : « Vive la remise de la terre aux travailleurs ! » ou encore Tout le pouvoir aux Soviets de députés ouvriers et paysans !. Comme on pourrait dire maintenant :

La terre à ceux qui la travaillent.