Partage des eaux

Pouvons-nous dire, comme Frédéric Lordon, que nous en sommes rendus à l’alternative entre fascisation et insurrection boueuse ? Si on regarde l’actualité récente ou les tendances de long terme avec la même lucidité que lui, on est bien obligé d’en convenir : l’avenir est sombre. Pourtant, j’ai un peu plus d’espoir que lui. Commençons par clarifier un point : certes le mot gauche a été corrompu et la plupart de ceux qui s’en réclament aujourd’hui sont autant de gauche que la Corée du Nord est une république démocratique populaire. Pour autant, le clivage gauche-droite, quel que soit son nom, reste le clivage structurant tous les autres. C’est celui de la démocratie contre l’ordre des dominants. Appelez-le lutte des classes, appelez-le comme vous voulez, à la fin on en revient toujours à ça. Ce qui nous amène à la question de ce qu’il reste à gauche.

A gauche, il faut bien reconnaître qu’il n’y a plus grand-chose. Le parti socialiste n’est pas plus socialiste que le PCF n’est communiste. Les écologistes (à savoir Jadot, médiatiquement intronisé comme le seul d’entre eux) ne sont écologistes qu’à travers l’UE (c’est même dans leur nom), c’est-à-dire autant écologistes qu’un lobbyiste de chez Total. Il reste des groupuscules et la France Insoumise. Les premiers sont invisibles et la seconde souffre de deux maux. De l’extérieur, les médias et les autres partis politiques (y compris des groupuscules portant des rancunes personnelles) ne ratent pas une occasion de taper dessus. Ce pourrait être un atout dans un climat politique différent ou avec une structure médiatique différente mais à force de taper sur un clou, il rentre. La voilà donc condamnée à l’islamo-gauchisme et à l’étiquette anti-flic, bref à être le parti du désordre. Le deuxième mal, c’est qu’en interne un certain nombre d’apparatchiks (Guiraud, Coquerel, Autain, …) ne font rien pour arranger les choses : à la poursuite de postes (élections européennes et régionales) ou de gloire de plateau, chacune de leurs interventions enfonce le mouvement dans sa propre caricature.

Y a-t-il encore quelque chose à y sauver ? Oui car beaucoup de travail a été mené. L’insurrection Gilet Jaune a laissé des traces qui ne sont pas près de disparaître. Oui car Mélenchon, bien entouré, en campagne, est capable du meilleur. Sa campagne de 2017, prodigieuse à bien des égards, n’est sans doute pas pour rien dans l’émergence des Gilets Jaunes et des thèmes que ceux-ci ont porté (dégagisme, justice fiscale, justice sociale, constitution). Quoi qu’on en pense, il faut au moins se contenter de ne pas taper sur la seule force macroscopique à peu près convenable qu’on ait à disposition. D’autre part la base des partis traitres (PS et PCF en tête) sait sans doute reconnaître qu’on les prend pour des serpillières à (feu) Solferino et place du colonel Fabien mais ils sont prisonniers des querelles d’appareil et des intérêts de leurs cadres.

Symétriquement à droite, c’est l’explosion. Le bloc LREM-LR-FN ne fait plus qu’un, comme dit l’autre, et se permet tout. Xavier Bertrand propose des mesures anticonstitutionnelles (peines rétroactives) sans qu’un journaliste le reprenne, Darmanin porte plainte contre une candidate adverse à la demande des syndicats de police d’extrême-droite, le RN veut généraliser le mandat de dépôt, les syndicats de police font carrément pression sur l’assemblée et la justice. La réalité, c’est que de Sarkozy en Valls en Macron, la fenêtre d’Overton a terriblement glissé à droite. On peut désormais se permettre toutes les outrances à droite pendant qu’à gauche, le moindre propos sérieux est assimilé au goulag et aux chaussures grises. C’est d’ailleurs étonnant (et c’est sans doute un signe d’époque, la situation inverse ayant prévalu assez longtemps), que le nazisme soit devenu une borne supérieure inatteignable à droite (certains vont carrément jusqu’à douter que les nazis aient pu être de droite), pendant que le stalinisme est le bassin d’attraction de toute politique de gauche, irrémédiablement atteint en quelques jours dès la première mesure fiscale. D’un côté, on n’atteindra jamais Treblinka, donc on peut aller autant qu’on veut dans cette direction, on ne risque rien. De l’autre il est bien clair qu’on aurait des goulags et les grandes purges quasi-instantanément. D’un côté, le mal absolu (mais esthétisé à outrance) nous empêche de penser la glissade autoritaire et antidémocratique puisqu’on n’y est pas, de l’autre le destin irrémédiable de la gauche : les chaussures grises et l’Holodomor. Il y aurait à dire sur l’esthétique des nazis dans les productions culturelles. Toujours beau, mécanisés, intelligents, déterminés, si bien qu’on les voit toujours en se disant que c’étaient des ordures, mais au moins des sacrés types. Pour un peu on les regretterait. De même, le capital, même veule et corrompu est toujours beau. On a droit aux beaux bateaux, aux beaux avions, aux œuvres d’art, et tout ceci fait oublier la violence qui le permet. A l’autre bout du spectre les communistes sont toujours violents, paranoïaques, mal équipés, moches en un mot. Cela transpire dans le discours politique et se transmet jusqu’à l’inconscient populaire. C’est probablement ce que la macronie nous aura laissé de pire : l’impossibilité de penser et l’impossibilité de débattre. En détruisant le langage (gorafisation), l’art (devenu marchand), l’esthétique et l’histoire (devenues politiques – Giselle Halimi en témoigne), ils ont aussi détruit le dialogue, c’est-à-dire le cadre qui permet la démocratie. S’il est devenu évident en décembre 2018 que nous n’étions plus dans ce régime, il me semble qu’aujourd’hui nous sommes déjà entrés dans autre chose. Un moment politique où toutes les apparences sont sauves (modulo répression policière), mais où plus rien ne nous rattache à la démocratie, pas même la possibilité d’exposer des idées.

A minima, il faut donc se contenter de rouvrir la fenêtre d’Overton à gauche. Rester dans le consensus mou nous contraint à jouer avec les règles de l’adversaire et dans le cadre qu’il nous impose : le cadre propriétaire. C’est là que se joue vraiment le clivage et c’est là-dessus qu’il faut jouer pour sortir du cadre. Une campagne présidentielle peut servir au moins à ça, et ce genre de choses peut la rendre gagnante : quelles bornes voulons-nous placer à la propriété privée ? Aucune, comme aujourd’hui, où les actionnaires décident souverainement du destin des hommes ? Ou pouvons-nous considérer que la propriété s’arrête là où commence celle des autres (et donc aussi celle de la société) ? Robespierre en avait fait un magnifique discours qui peut être réactualisé et adapté à l’époque.

Généralement, quand on met en cause la propriété, les gens s’imaginent qu’on va collectiviser leur appartement ou leur pavillon. Mais personne ne parle de ça (même s’il serait de bon ton de réquisitionner les appartements vides de l’avenue Foch par exemple). Il s’agit de considérer que la propriété privée ne peut pas être extensible à l’infinie ni donner un droit seigneurial aux actionnaires. Ceux-ci s’échangent les parts de société (et donc le destin des hommes) comme les princes s’échangeaient les provinces avec leur population. Tout ceci se décide démocratiquement, mais je crois qu’une majorité favorable à la limitation de ces droits serait facile à trouver. Lordon veut un Mélenchon communiste, j’en veux un qui ouvre le champ politique et casse le cadre affreux dans lequel on se fait enfermer cliquet après cliquet. Au fond, c’est la même chose.

En tout cas il s’agit d’ouvrir le cadre, et ne pas hésiter à le faire franchement. Le seul sens qu’on pourrait trouver à une candidature communiste en 2022, c’est qu’elle soit communiste. Problème : elle ne l’est pas. C’est donc à d’autres qu’il appartient de tenir ce rôle pour en faire, sinon une initiative gagnante, au moins les germes qui permettront à l’insurrection à venir de ne pas être boueuse. Pour cela, il faut s’appuyer sur tout ce qui existe, et beaucoup de choses sont apparues depuis 3 ans. Des groupuscules politiques, des laboratoires d’idées (Intérêt Général, Nos Services Publics, X-Alternative, …), des associations (Les Infiltrés, Vous n’Etes Pas Seul, …), des groupes Gilets Jaunes, etc, toutes ces choses sont apparues à gauche en réaction à Macron comme apparaissaient les tribunes de militaires et les syndicats de police à droite. Pour ne pas laisser gagner les seconds, il faut s’appuyer sur les premiers en tenant sa ligne politique avec une rigueur de fer. Être le parti de l’ordre (puisque les idées qui nous gouvernent depuis 40 ans sont celles du désordre), le parti des intellectuels (de meilleure consistance que Zemmour ou Naulleau), celui des cadres (abandonnés à la seule question de la productivité), celui des gilets jaunes (qui méritent une loi d’amnistie et l’ouverture de certains procès), celui des bases syndicales, celui des ouvriers. Tous ces groupes aujourd’hui épars ne se rallieront que derrière des principes et un horizon émancipateur, pas derrière des réunions d’étiquettes et de chemises sur des corps vides.

Incendie

Sous les éclairs, on ne voit plus le monde. On est paralysés par la peur, irrationnelle, mais parfois bien réelle, de la fureur des éléments. Le vent, la pluie, la foudre se déchaînent et petite biquette n’a plus qu’à se réfugier sous un rocher en attendant que ça passe. On voit passer les choses et on en oublie presque de revenir à la raison : se réfugier. Pourquoi ne pas plutôt prévoir la maison de demain qui tiendra ?

Une semaine à peine après mon dernier article, je ne croyais pas voir les éléments se déchaîner si vilainement. Soutenir les Palestiniens ? c’est antisémite et c’est interdit, puis c’est réprimé. Critiquer l’institution policière, c’est être anti-flic. Et personne ou quasiment pour ramener l’ambiance au réel. Quelqu’un pour rappeler que bombarder un immeuble de médias internationaux c’est mal ? Un titre timide du monde. Quelqu’un pour rappeler la liste des violations du droit international par Israël ? Des antisémites et tribune ouverte à Manuel Valls, immonde fossoyeur de la République. Quelqu’un pour rappeler Michel Zecler, Jerôme Rodrigues, Manu, Cédric Chouviat, les ordres du 8 décembre ? Des anti-flics. La semaine passée aura fait le tri entre les naïfs qui croient encore vivre à l’époque du compromis, les rares attachés aux principes de la République et les ambitieux, traitres se croyant capable d’amadouer une force qu’il ne convient que de combattre.

Rares voix dans le désert qu’est devenue la politique française, nous plaidons la raison. La violence, d’où qu’elle vienne, a toujours tort. Et elle a d’autant plus tort quand elle vient du côté du pouvoir. S’en remettre à la force, c’est s’en remettre au pire. S’il faut parfois en arriver là pour contester, il ne faut jamais l’accepter des dominants. La violence qui vient d’en haut est une violence au carré. S’il est heureux que le peuple puisse s’insurger, parfois violemment, il n’est est jamais de même des factions armées. La police doit garantir la sûreté, rien d’autre. L’armée doit protéger l’intégrité du territoire et les intérêts nationaux à l’étranger, rien d’autre. Utiliser l’une ou l’autre (surtout l’autre) pour des intérêts politique est un crime.

Parfois, il faut essayer de savoir où l’on en est. Eh bien j’ai le malheureux sentiment qu’on est mal. Nous sommes sur la ligne de bascule. Soit on accepte de s’en remettre à ceux qui appellent au pire, soit on rassemble toute la force qui est en nous pour les chasser. Ils iront toujours plus loin dans le malheur. D’où que vienne le changement promis, s’il vient d’en haut il sera pour le pire. Si c’est la police, si c’est l’armée, si c’est quoi que ce soit qui vous promet un ordre qui viendrait seulement par l’application de la force, ce sera pour le pire. Le gouvernement par la force a un nom. Il prétend toujours être celui des meilleurs, mais il s’agit toujours de celui du pire.

Renfermés dans la dépression, qu’est ce qu’il nous reste face aux syndicats policiers, face au pouvoir du capital, face au pouvoir des médias, face au pouvoir de forces gagnées à des idées factieuses ? Nous en remettre à une portion minoritaire de cette élite au pouvoir qui voudrait en renverser la majorité ? Ou nous en remettre à la majorité populaire capable de chasser ces parasites tous ensemble pour les renouveler intégralement ?

Il est impossible de répondre à cette question pour vous. L’un des deux chemins est confortable. Mais il sera si douloureux. S’en remettre à dix ou vingt ans de domination d’une autre élite, c’est accepter le pire. L’autre est difficile et incertain. Il s’agit de tous les chasser en même temps. Pour cela il faut accepter les défaites, souffrir le pire et espérer le meilleur. Celui-ci viendra à condition de nous battre pour lui. La vie est si courte que le chemin de l’honneur vaudra toujours mieux que celui du confort.

Souvenons-nous de nos grands camarades résistants. Dès avant-guerre, certains avaient déjà choisi : souffrir honorablement ou vivre misérablement. Demain il ne s’agira sans doute pas de guerre, en tout cas pas sous la même forme, mais le choix qui s’offre à nous est le même : lutter dans la gloire ou vivre dans le déshonneur.

En quelques années, nous sommes passés du pitoyable au tragique. L’incendie à venir peut-être de deux natures : fasciste ou social. Pour qu’il soit l’un, il suffit de se laisser faire. Pour qu’il soit l’autre il faut se tenir droit, appeler tout le monde à la lutte et se tenir prêt. J’ai fait mon choix. Je veux la liberté, l’égalité, la fraternité, dans leur sens enfin accompli. Je ne veux ni militaires dans la rue, ni policiers juges, ni gouvernement corrompu. Je veux mon cœur réconcilié, des bras accueillants et de la musique le soir. Il en coûtera à tous ceux qui feront ce choix, mais au mieux nous auront la gloire, au pire nous aurons un honneur sauf : celui de nous êtres battus pour la justice.

CYRANO
Je crois qu’elle regarde…
Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde !
Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là !- Vous êtes mille ?
Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !
Le Mensonge ?
Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,
Les Préjugés, les Lâchetés !…
Que je pactise ?
Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !
Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ;
N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !
Oui, vous m’arrachez tout, le laurier et la rose !
Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose
Que j’emporte, et ce soir, quand j’entrerai chez Dieu,
Mon salut balaiera largement le seuil bleu,
Quelque chose que sans un pli, sans une tache,
J’emporte malgré vous,
et c’est…


ROXANE
C’est ?…


CYRANO
Mon panache.

Phénomènes électromagnétiques

Merveille de la nature, le ciel d’orage me fascine. Je pourrais le regarder toute la journée tant il est beau et tant je le crains. A mesure que les cumulonimbus montent dans l’atmosphère et que le sol comme le ciel se chargent d’électricité, les phénomènes les plus étranges se produisent. Des vents forts et tourbillonnants se lèvent puis cessent brutalement. Les hirondelles planent haut dans le ciel en mangeant les insectes excités par les champs électriques. Les abeilles se dépêchent de butiner avant la pluie. Au voisinage des pointes, en cas de grand orage, on peut même observer des feux de Saint-Elme annonciateurs de la foudre. Et puis c’est la douche, le tonnerre et les arbres arrachés pendant qu’on s’en inquiète au chaud d’une chambre sans électricité.

En élargissant la perspective au politique, le ciel de crise organique est tout aussi fascinant : « A l’étage du pouvoir, tout part en cacahuète ». Les vents forts et contraires se lèvent et cessent brutalement. De grands bruits sans effet en proviennent. Les nuages montent de plus en plus haut et deviennent de plus en plus noirs pendant que l’air lui-même change d’odeur sous l’effet de la moiteur qui gagne. En bas, on observe également des feux de Saint-Elme sur les pointes des corps politiques : black-bloc, tribunes échevelées, action écologique radicale.

Radicalité d’en bas complémentaire de la radicalité d’en haut : quand les différences de potentiel sont trop grandes, c’est l’éclair de la révolution. A la manière du ciel d’orage (le vrai), on ne peut pas savoir ni où ni quand la foudre frappera, si elle frappera ni sous quelle forme. L’observation des potentiels locaux, amplifiés par des effets de pointes, propagés par la conductivité accrue d’un air humide, ne donne pas assez d’indice sur l’état de l’ensemble. Si on peut les influencer à la marge, on sent juste venir les choses.

Valeurs actuelles, en publiant ces tribunes ne fait que montrer l’état politique de certaines pointes. L’absence de réaction du pouvoir, ou leur mollesse, montre pourtant qu’il n’y a là rien de menaçant pour eux. La décharge ne servirait qu’à rééquilibrer l’atmosphère, le plus à droite possible avant une élection qui serait difficile sans cette odeur dans l’air. A vrai dire, tout ceci sert surtout à signifier ce qui pourrait se passer dans le cas où des forces politiques arriveraient au pouvoir avec le malheur d’être jugées insatisfaisante par ces membres de corps armés.

En s’en remettant à ces olibrius, une partie du peuple semble avoir déjà oublié ce qui se passe quand on laisse carte blanche à des forces armées. Si bien qu’on en arrive à douter qu’il s’agisse des mêmes personnes. Étrangement sur Facebook, les negacovid semblent s’être massivement métamorphosés en soutiens aux généraux. Il n’y a qu’un pas pour en arriver à soupçonner des opérations menées et financées. Je ne le franchirai pas car même si c’était vrai, la responsabilité en reviendrait toujours au pouvoir. Si les gens gobent des balivernes (organisées ou non), c’est que c’est d’abord le pouvoir qui leur sert des balivernes (celles-ci bien organisées).

Il n’en reste pas moins que le climat orageux est là et que le vent commence à souffler fort. Contrairement au ciel d’orage, seul maitre du destin qu’il nous infligera, le climat de crise organique est partiellement sous notre contrôle. On peut essayer d’influencer les directions, de préparer les lendemains, d’augmenter la désirabilité d’un projet politique ou d’un autre.

La révolution devient notre horizon commun. Tout le monde commence à le sentir, même si beaucoup hésitent quant à la forme qu’elle devra prendre. Le pouvoir ne lâchera rien, ni au niveau de la France ni au niveau des institutions supranationales, sans un mouvement populaire macroscopique de niveau insurrectionnel en face de lui. Les Gilets Jaunes nous ont donné la mesure de ce qu’il fallait pour espérer changer les choses. En échouant aux portes de l’Élysée, ils ont gagné une bataille majeure : ils ont fait éclater à la face de la France que nous n’étions pas en démocratie. A partir de là, tout devient possible.

Le désir révolutionnaire, finalement, c’est préférer l’inconfort probable d’une transition difficile vers des lendemains heureux à la perpétuation d’un ordre rassurant mais qui devient de plus en plus intolérable. A mesure que la situation ira se dégradant (réforme de l’assurance chômage aidant), la crainte de la transition diminuera. Mais les gens ne bougent pas seulement par dégoût, ils bougent surtout par désir. A nous de proposer une alternative à ce monde finissant. A nous de la rendre suffisamment attirante, suffisamment stable, à nous de la diffuser dans la société dans son ensemble jusqu’à gagner son cœur.

Enfin, quand l’orage éclatera, tout sera à nouveau une question de République : sera-t-elle Sociale ou versaillaise.

Cap au large

Chahutés d’incohérences en mensonges, de peurs en angoisses, de nullités en trahisons, nous ne savons plus où donner de la tête. Qu’on signe des pétitions (comme pour ADP), et nous sommes bons pour la contre-propagande et l’oubli institutionnel. Qu’on manifeste, et on est bons pour la BRAV. Qu’on souffre d’une pandémie, et on est bons pour à la fois les morts et les restrictions de libertés.

Il faut s’y rendre : toutes les stratégies de lutte menées au sein des institutions sont devenues inopérantes. Le pouvoir écrase les manifestations, enferme les dissidents, poursuit les lanceurs d’alerte, verrouille l’espace de discussion, restreint les libertés publiques.

Evidemment, ils ne s’arrêteront pas là, et le cliquet continuera de cliquer. A chaque attentat, à chaque fait divers, à chaque manifestation qui dégénère, le pouvoir continuera de faire glisser le curseur vers un modèle poutino-chinois, voire plus loin, car on n’ira jamais assez loin en cette matière.

Leur stratégie – peut-on vraiment parler de stratégie ? – tient en deux mots : répression et dépression. Nous avons bien vu la répression policière s’abattant sur les manifestants contre la loi travail, sur les grévistes contre la réforme des retraites, sur ce dernier premier mai en passant évidemment par les Gilets Jaunes et leurs dizaines de mutilés. Celle-ci recouvre aussi un aspect judiciaire, Macron ressuscitant les lettres de cachet contre les gilets jaunes. Elle a aussi un aspect médiatique insuffisamment analysé : une sorte de répression médiatique, où les grévistes passent pour des profiteurs, les gilets jaunes pour des violents, les lanceurs d’alerte pour des instables, les black bloc pour des brutes sans foi ni loi.

D’abord quasi indolore, la réponse répressive monte graduellement en intensité à mesure que la menace monte en crédibilité pour l’ordre établi : l’ordre propriétaire. Qu’on demande à négocier, et rien ne se passera d’autre que du silence ou des commissions fantoches. Qu’on demande des salaires ou des lois, et on aura droit aux flics. Qu’on demande de la démocratie et de la justice, et là ça se règlera au glaive.

Observable, la répression a au moins le mérite de pouvoir susciter l’indignation quand elle y va trop fort (Cédric, Michel, Manu, Steve, Jérôme, …) et de permettre d’imaginer des stratégies d’évitement qui vont de la résignation à la contre-attaque à la manière black bloc ou écolo-radicale. Au contraire, ce qu’on observe depuis le début de la pandémie – très particulièrement en France – est une sur-épidémie psychiatrique et particulièrement dépressive. Les étudiants se suicident, le malaise au travail se répand et ce n’est qu’une question de temps avant qu’on voie exploser la consommation de psychotropes.

Radicalement efficace comme moyen de contrôle populaire (en témoigne la situation grecque), la dépression permet d’abrutir les gens en les laissant au fond du canapé. Sans que cela soit nécessairement pensé explicitement, je ne peux pas imaginer que la prorogation infinie du couvre-feu soit parfaitement innocente. Sans efficacité dans la lutte contre l’épidémie, cette mesure a au moins le mérite d’envoyer les gens chez leur psychiatre plutôt que dans les manifestations ou au volant d’un fenwick ou aux manettes d’une pelleteuse.

Au fond du trou, on a tendance à attendre un deus ex machina qui nous en sortirait. Et on cherche alors la force là où on pense qu’elle se trouve. Cela permet d’attendre et de se confier à autre chose qui ferait nécessairement mieux. Tout à notre désir – devenu quasi impuissant – de chasser un pouvoir qui nous révulse, la tentation est grande de céder au mono-idéisme : chasser Macron à tout prix, n’importe comment et par suite avec n’importe qui.

Gens d’armes, généraux, amiraux qui écrivent n’importe quoi peuvent alors paraître comme un recours acceptable. Ils proposent de chasser Macron, pourquoi ne pas les suivre, après tout ils sont forts ? C’est là que ce mono-idéisme là cède à toutes les facilités propres à l’état dépressif de la Nation. Cap au pire, accélérons, mais au moins finissons-en.

Et puis tant pis si leur pensée n’a pas l’ombre d’un début de consistance. Tant pis s’ils ne parlent pas de structures, d’UE, d’OTAN, d’oligarchie, bref de toutes les racines des maux qui frappent la France. Tant pis si les conséquences d’une intervention armée (qui n’a pas aujourd’hui le début d’une once de crédibilité) se mesureraient en situation à la syrienne ou à l’espagnole. Tant pis si aucune force civile ne peut arrêter un char, descendre un Rafale ou couler une frégate. On irait parce qu’il ne nous reste plus que ça. Cette force là est trop forte et elle doit rester là où elle est : en caserne. A la vérité il nous reste bien plus : nous autres. C’est à nous autres de nous relever, d’aller chez le psychiatre s’il le faut mais de rester debout. C’est à nous qu’appartient la lutte et c’est à nous de la gagner, ensemble. Seuls, nous sommes perdus et rien ne viendra nous sauver, ni les urnes ni l’armée. C’est unis qu’il faut chasser Macron, c’est ensemble qu’il faut imaginer et conquérir des lendemains qui chantent : une vie belle et heureuse.

La bourse, la mort, ou la vie

Cela va faire un an qu’on vit suspendus aux annonces d’Emmanuel Macron, toutes plus absurdes les unes que les autres. On attend, on espère, on déchante, on voit les morts s’empiler et les covid long s’accumuler pendant que là-haut on se félicite et on fait des calculs politiques.

Darmanin rassure Sarkozy, Poirson trahit, Philippe revient pendant que Blanquer est en dessous de tout. On regarde ce spectacle misérable d’un entre-soi minable à longueur de jours. La relocalisation ? que dalle. Les hôpitaux ? On ferme des lits. Les premiers de corvée ? Ils auront droit à la réforme de l’assurance chômage. Le spectacle ? On demande aux intermittents d’avoir assuré une année normale. Et ça se congratule, et les médias analysent, et les riches se font des bouffes, et puis voilà que par-dessus le marché, Le Maire nous assure que ce sont qui dénoncent qui devraient aller en prison, pas ceux qui bouffent.

Comment ne pas les haïr ? Même en étant le dernier à en souffrir, on vit l’absurde en flux continu. Pas de promenade en forêt (ou à moins de dix kilomètres). Rester chez soi après 19h (déjà ce n’est plus 18), et tant pis pour aller faire des courses. Est-ce qu’à un moment ces gens se posent la question de la vie des gens, ou est-ce qu’ils sont trop occupés à leurs dîners ? On ne saura pas. Pendant ce temps, ça licencie plein pot, le capitalisme se restructure en délocalisant, les aides pleuvent sans condition et en fausse monnaie, on ouvre des numéros verts, on vire en visio, on envoie des flics à tout bout de champ, et puis on leur paye le train. Ils sont tellement mauvais, tellement menteurs, tellement grotesques qu’on ne sait même plus où est le réel et où est la fiction.

Il y a de quoi vouloir en finir, n’est-ce pas ? Là-haut, dans des palais dorés et dégénérés, ça vole la vie des gens, leur revenu, leur avenir, et ça s’en moque. La bourse ? Ça fait 30 ans qu’ils la siphonnent pour remplir celle de Bernard Arnault. La mort ? Ils en sont à s’en servir comme d’un moyen électoral. Et vous verrez que bientôt, en guise de programme, ils diront qu’ils n’ont pas fait pire que les autres.

Alors parlons de la vie. Imaginons ce qu’on pourrait faire en les ayant chassés tous.

Le covid serait toujours là, bien sûr, et les difficultés économiques aussi. Mais, ayant fait le serment de ne pas quitter la salle avant d’avoir doté la France d’une constitution, les gilets jaunes ayant pris l’Élysée et l’Assemblée sont continuellement assaillis de demandes populaires qu’ils sont bien obligés de satisfaire. Organisés en convention, ils gèrent le covid et la crise comme des moyens de fédérer ce qui est devenue une révolution. D’un ennemi invisible on fait un ennemi extérieur, à même de souder la Nation.

Les gens se serrent les coudes, et les mesures difficiles n’ont pas vraiment généré de polémique. Les usines de principes actifs ont été nationalisées et les gendarmes du peloton de réquisition y sont allés la fleur au fusil. Les mesures sanitaires, toujours pénibles, sont enfin acceptées parce qu’elles émanent de la démocratie et qu’elles font la part belle aux vivants. Les restrictions de libertés sont abolies, des détenus libérés, les caméras brulées, les péages détruits, les médias saisis.
Partout, la solidarité s’organise. On porte à manger aux nécessiteux, on soutient les combattants, les soignants, les routiers, les paysans.

Universités, écoles, lycées, tournent en effectif réduits et en rotation. Les enseignants enseignent, comme ils peuvent, pendant que les élèves apprennent, comme ils peuvent. Les restaurants sont partiellement ouverts mais les contrôles sont sévères. Les hôpitaux sont à nouveaux remplis des anciens infirmiers démissionnaires et on en forme encore des milliers, qui en attendant servent de petite main. Les revenus sont garantis, les licenciements interdits, les industries stratégiques sont réquisitionnées. Tout le monde a un toit, un repas, de la terre, un travail.

Adieu l’UE, a dit la convention le premier jour. Et l’UE a râlé, mais que vouliez-vous qu’elle fasse ? Partout, on organise des élections, on remplace les maires, on chasse les conseillers régionaux, les intercommunalités, on installe des conseils populaires. Les importations deviennent difficiles ? Qu’à cela ne tienne, tout ce que le pays compte d’ouvriers, d’ingénieurs et de bonnes volontés se met à produire le nécessaire. On bricole pour tout de suite pendant qu’on planifie le long terme.

Bien sûr, c’est dur. Bien sûr, il faut gérer la question de l’armée, de la police, de la dette publique, des pressions internationales, mais ça, ça sera demain. Le covid est encore là, la souffrance économique aussi, mais déjà Macron et son monde sont loin. On mange, on travaille, on chante, on boit, on aime, on vit.

Enfin !

Frédérique Vidal à Marseille : une visite Potemkine

Sweden, Carson City
© Gregor Sailer
Retour sur la visite de Frédérique Vidal sur le campus de Luminy à Marseille, par un universitaire souhaitant préserver son anonymat.

Ce vendredi 05 mars, la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, s’est rendue sur le campus de Luminy de Marseille. L’intérêt de cette visite est en soi limité. Je vous laisse le soin d’en regarder les compte-rendus dans la presse pour vous en rendre compte. Mais ce qu’on ne peut pas voir à travers les images relayées par les médias, c’est la façon dont s’est organisée cette visite. Comme souvent, c’est ce qui se passe en coulisse qui doit retenir notre attention.

Plaçons-nous tout d’abord du point de vue des étudiants. Premièrement, la visite a eu lieu pendant les vacances des étudiants en licence, l’université étant presque déserte. Un choix de calendrier étonnant, s’il en est. Qui étaient alors ces jeunes gens regroupés en cercle autour de la ministre ? Des étudiants sélectionnés par le président de l’université lui-même. Un public choisi pour sa capacité à tenir tête à la ministre, n’en doutons pas. Deuxièmement, après la discussion avec les étudiants dans la cour intérieure, Mme Vidal a visité la bibliothèque… entre 12h45 et 13h15. C’est à dire très précisément pendant la période où les étudiants ne sont pas censés y avoir accès : pour cause de pandémie, ce dernier se fait par réservation soit sur le créneau de 8h-13h, soit sur celui de 13h30-17h. Après le choix de la date, celui de l’horaire donc.

Lorsque l’information a commencé à circuler, il a tout de même été impossible d’approcher la ministre

Plaçons nous maintenant du point de vue des personnels de l’université. Tout d’abord, personne n’a été prévenu de la visite de la ministre. Ainsi, aucun membre de l’Université, hormis son comité de direction, n’a pu envisager discuter avec celle qui, en plus de représenter leur autorité de tutelle, prétend également parler au nom de l’ensemble de la communauté universitaire. Ensuite, lorsque l’information a, bien tardivement, commencé à circuler, il a tout de même été impossible d’approcher la ministre: l’accès était interdit à toute personne non-inscrite sur « la liste » , le service d’ordre, conséquent.

Les étudiants ont des motifs légitimes de colère, […] les membres de l’Université en ont tout autant.

On avait connu le président Macron contraint à barricader des quartiers entiers lors de ses déplacements, afin d’esquiver une contestation qui s’est enflammée depuis l’apparition des Gilets Jaunes. Qu’un président de la cinquième République cristallise les colères n’est guère surprenant (quoique le niveau atteint actuellement est exceptionnel). Par contre, qu’une ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche se sente contrainte de visiter une université en catimini, s’y cachant à la fois de ses étudiants et de son personnel (pourtant loin d’être constitués de violents révolutionnaires), me semble marquer une nouvelle étape dans le discrédit général du
gouvernement actuel.

Ils ont peur, d’un étudiant de 20 ans comme d’un vieux professeur d’université.

Oui, les étudiants ont des motifs légitimes de colère, alors qu’ils sont touchés de plein fouet par une crise qui, en plus de les priver d’un parcours universitaire normal, les plonge dans une détresse psychologique et matérielle dangereuse… Oui, les membres de l’Université en ont tout autant, depuis la LPR presque unanimement refusée jusqu’à la gestion de la crise au sein d’une institution qui manquait déjà cruellement de moyens en temps normal, en passant par les propos délirants de Mme Vidal vis-à-vis de la recherche académique.

En agissant comme elle l’a fait, la ministre fuit ses responsabilités. Mais elle offre une nouvelle preuve que le bateau est en train de prendre l’eau: ils ont peur. Ils ont peur, au point de ne plus oser un contact direct avec la réalité. Ils ont peur, d’un étudiant de 20 ans comme d’un vieux professeur d’université. C’est probablement signe qu’ils ne seront pas longs à quitter le navire, quand celui-ci tanguera un peu plus.

Un universitaire.

Au revoir 2020

Ça y est, nous en avons presque fini de cette année noire. Elle ne nous aura pas épargné grand-chose et serait-il vraiment la peine de revenir sur les souffrances que nous auront imposé la pandémie et la macronie ? D’ailleurs, ni l’une ni l’autre ne s’arrêtent au calendrier. La nouvelle souche de la première se répand aussi vite que la seconde vaccine lentement. Pour les six mois à venir, on sait ce qui nous attend : une alternance de confinements et de mensonges.

Les effets économiques de la pandémie vont cependant commencer à se voir. Les faillites, retardées par les mesures de protection mises en place, vont commencer à se multiplier. Le chômage va croître, jusqu’à 12%, nous disent les modèles de l’INSEE. La pauvreté et la précarité aussi vont augmenter. Si l’on compte les plans sociaux, il va aussi falloir se mettre à compter les suicides.

2021 risque bien d’être une année encore plus noire que ne l’aura été 2020. De manière générale, le futur proche est bien sombre. Le néolibéralisme finissant n’en finira pas de mourir, et il nous fera payer chaque spasme.

Ce soir de réveillon, j’ai regardé Totoro, seul dans mon salon et j’en tire une analogie d’où est tirée l’illustration : nous sommes sous la pluie, avec maman à l’hôpital. Et ça tombe et ça tombe et papa ne rentre pas. Mais arrivent le grand lapin mystérieux et le gros chat magique à 12 pattes avec son sourire. Ils n’existent pas, bien sûr. Mais ils nous rendent heureux. Mon gros lapin grogron, mon chat-bus à 12 pattes, c’est la révolution heureuse ou le changement d’ordre dans le calme. Ils n’arriveront pas. Je n’ai plus 10 ans.

Ce qui nous attend, c’est l’accumulation du ressentiment et la mise en cause violente d’un ordre qui va devenir insupportable. Ça ne se fera pas dans la joie, ni dans la musique, ni dans le « dialogue social », mais dans la violence et c’est bien triste de devoir en arriver là. Il suffirait de si peu pour rendre les choses meilleures.

Alors je ne vous souhaite pas une bonne année 2021, parce qu’on sait qu’elle sera malheureuse, mais un avenir, qu’on espère aussi proche que possible, peuplé de musique, de chemins creux, d’enfants heureux et de travail honnête. Un avenir peuplé de rêves qu’on sait impossibles mais dont on ne décroche pas. Un avenir rempli de joie, débarrassé du froid dégoutant et de l’inhumanité de cette société comptable. Un avenir de fraternité entre les hommes et de simplicité.

La forteresse de Pandémonium

pandémonium

Dans Alien vs. Predator, alors que les protagonistes sont piégés dans une pyramide sous l’Antarctique, au milieu d’une lutte à mort entre des alien brusquement réveillés de l’hibernation et des Predator venus de l’espace pour les combattre, Alexa Woods (Sanaa Lathan) parle : « nous sommes perdus comme des rats dans un labyrinthe ».

C’est un peu l’effet qu’un engagement politique récent peut faire à quelqu’un.

La multiplicité des forces en présence donne rapidement le tournis. Il faut commencer par accepter l’idée que l’opposition gauche-droite est périmée depuis que la première est devenue ni l’une ni l’autre, c’est-à-dire l’autre. La droite, autrefois champ relativement identifiable du conservatisme, s’est retrouvée enrichie de multiples versions de centrismes, plus ou moins teintées d’écologie ou d’européisme. L’ensemble, sous l’impulsion de Macron, ayant glissé vers l’extrême-droite pendant que celle-ci, tout en conservant certaines de ses caractéristiques, glissait vers le centrisme (c’est-à-dire le capitalisme internationalisé), on a de quoi y voir flou. Il reste quand même une gauche qui s’oppose à tout le reste, à tout ce qui est devenu de droite, ou qui a glissé de plus en plus loin du centre. Bref l’affaire n’est pas si simple.

D’autant plus qu’au sein de la gauche, ou du moins de tout ce qui s’en réclame encore à peu près sincèrement, les dissensions sont multiples. On peut croire naïvement qu’il ne s’agit que de nuances entre courants marxistes, de guerres picrocholines entre chapelles trotskystes (encore faut-il découvrir tout cela au fil de l’eau), de querelles entre girondins et jacobins, entre universalistes, régionalistes, relativistes ou autres, mais les choses apparaissent rapidement plus complexes.

Querelles de personnes ou amitiés héritées d’années, voire de décennies de lutte, revirements, ruptures ou changement d’allégeances au gré des élections ou des promotions universitaires, jalousies personnelles et affaires privées structurent en profondeur un paysage qui en devient incompréhensible.

Tout cela est sans compter que tous ces courants et relations personnelles s’intersectent, non pas positivement comme les dominations (encore un sujet à s’arracher les cheveux de la tête), mais négativement, et les courants se soustraient les uns aux autres, se condamnant mutuellement à l’état groupusculaire. Les anathèmes pleuvent sur untel qui a participé à telle manifestation pendant qu’on rappelle à telle autre qu’il y a dix ans on l’a vue en photo avec je-ne-sais-qui.

Critiquer un texte n’ayant pas le moindre mot de compassion pour un prof décapité, et vous voilà vallsiste. Parce que vous savez, chez ces gens là, on a des principes, et quand on pleure, c’est dans une sorte de retraite personnelle qu’on mène seul, il n’y a pas de quoi exprimer sa peine, ni communier avec les masses qui la ressentent aussi, ça vous ferait verser inévitablement dans le camp d’en face. À la place on se drape de phrases compliquées qui ne parlent qu’à vos amis, comme une confession de protestant sur le retour.

Il a de quoi, comme les gilets jaunes le proclamaient dès novembre 2018, à demander que tout cela dégage.

D’autant plus quand certains, si ce n’est la plupart, jugent indispensable de se parer de références intellectuelles implicites, ou seulement en citant un nom (nous sommes censés savoir), légitimant un discours qui dès lors ne s’adresse plus qu’à un entre-soi bourgeois et convenu. Ne pas le faire et essayer de parler simple, c’est encore pire : vous croyez les classes populaires incapables de comprendre votre référence à Wittgenstein ou à Deleuze.

Là dedans émergent quelques lumières et toute la difficulté est de savoir les identifier et les suivre, tout en restant à distance critique. Il y a des recettes pour savoir s’il faut y aller ou non. Le discours doit s’attaquer aux structures et non aux épiphénomènes qui en découlent. Il doit rester logique et ne pas supposer que si A est d’accord (ou s’oppose à) B sur un point c’est qu’il est d’accord avec (ou s’oppose à) tout. Enfin il doit proposer un horizon émancipateur. L’alpha et l’Omega de la politique, comme de la philosophie, c’est la proposition libératrice.

La mienne consiste à revenir à des choses simples, qui parlent à tous : la République, vue comme horizon de République Sociale, la devise de Maximilien Robespierre, prise en son sens plein et exigeant. La démocratie partout et pour tous. C’est bien peu de lignes, mais ça me paraît suffire.

Il y en a qui, considérant que tout cela étant sali par une caste corrompue, veulent jeter le bébé avec l’eau du bain. Il y en a d’autres qui rappellent que la république bourgeoise n’épuise pas l’idée de république et qui présentent un horizon agréable, des lendemains qui chantent : la République Sociale.

Pour l’instant, la lutte se fait entre d’une part un pouvoir salopant tout ce qu’il touche et qui s’épuise à force de mentir et d’autre part un conglomérat hétéroclite de gens sans doute pleins de bonnes intentions, mais obsédés par des lubies ou des intérêts personnels (ce qui n’est pas pour déplaire aux premiers).

Le pitch de Alien vs. Predator « quel que soit le vainqueur, nous perdons » résume la situation. D’un côté nous pourrions bien être écrasés. Ce pouvoir aux abois risque bien de devenir une dictature qui dira son nom. Mais si l’alternative, c’est d’être à la merci de faibles dont les principes varient du nihilisme à la réussite personnelle, autant partir.

Le vainqueur doit être une immense masse populaire s’appuyant sur des revendications simples et audibles par la masse : liberté, égalité, fraternité prises en leur plein sens. Ce plein sens exclut de fait beaucoup d’idées, empêche la juxtaposition et détruit l’idée d’une union sur les principes du plus grand commun dénominateur (qui serait nécessairement infime), mais propose l’idée du renoncement de chacun au profit du commun. Si nous le faisons bien, là les choses changeront pour de bon.

Maintien de l’ordre : du terrain au politique

Le 2 octobre, une conférence intitulée “Maintien de l’ordre : du terrain au politique” était organisée à notre initiative. Elle a pu avoir lieu grâce à un partenariat avec le Dissident Club, lieu d’expression des dissidents de tous pays, et avec Le Média TV qui l’a filmée. Deux intervenants étaient à l’honneur : Laurent Bigot, ancien sous-préfet et Bertrand Cavallier, général de gendarmerie ayant quitté le service actif, ancien commandant du Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie de Saint-Astier.

La conférence s’est ouverte sur une citation : « Je pardonne à celui qui a tiré, que celui-ci l’ait fait accidentellement ou intentionnellement, mais je ne peux pas pardonner à ceux qui ont donné les ordres ». Une phrase prononcée par un mutilé dans le film « Un pays qui se tient sage », de David Dufresne. Elle montre un homme qui a toutes les raisons d’en vouloir aux policiers, et qui au final n’en veut qu’à la hiérarchie.

Comment se mettent en place les ordres, justement ? En polarisant le débat, sous l’influence du pouvoir, sur la question des bavures, on prend le risque de commettre une erreur : exempter les politiques pour ne charger que les fonctionnaires sur le terrain.

Ce serait une double faute. On laisserait filer les coupables, et ces coupables ont des noms : Castaner, Nunez, Lallement, et au-delà Valls ou Sarkozy. Par ailleurs on continuerait d’enfermer la police dans un syndrome obsidional.

Ceci n’aurait pour effet que de contribuer à la cantonner à un rôle de force au service d’institutions délégitimées. On céderait ainsi à la thèse des « deux camps » du préfet Lallement. En posant la question de la hiérarchie politique et des relations de commandement, on questionne au contraire un système.

Ceci n’exonère pas les policiers de toute responsabilité individuelle mais désigne un responsable “structurel” : celui qui laisse pourrir les commissariats tout en envoyant castagner du manifestant. Manifestant qui, d’ailleurs, manifestent à cause de la politique de ce même responsable.

Nos invités étaient donc appelés à nous expliquer ces rapports de force entre commandement, syndicats, ministères, préfecture, qu’on ne voit pas souvent et qui se gardent bien de se montrer au grand jour. Cela s’articule aussi avec la nature de X-Alternative, une association de diplômés souvent au cœur d’une autre machine ultra violente : l’économie. De même que le manifestant ne voit pas Castaner mais seulement le CRS en face de lui (et inversement), l’ouvrier viré ne voit que le patron de site, et pas le milliardaire qui, en bout de chaîne actionnariale, fait pression sur toute la hiérarchie managériale pour augmenter les dividendes.

Explorer ces rapports de pouvoir, c’est rendre au peuple les moyens de compréhension des choses qui l’oppressent.

Lignes de crête

Nous sommes aujourd’hui, à nouveau, suspendus à l’annonce de monsieur Macron. A quelle sauce va-t-il nous manger ? Personne ne croît vraiment à un reconfinement global (en tout cas pas tout de suite). Le confinement des métropoles où le virus se propage hors de contrôle semble aussi peu probable, eu égard aux enjeux économiques. Apparemment, l’option privilégiée serait un couvre-feu, à 20h ou 22h selon les sources – en train de préparer l’opinion à l’électrochoc1. Quelle importance ? Les foyers épidémiques sont majoritairement détectés en milieu scolaire, universitaire ou professionnel2. En vérité, la gestion sanitaire est hors de toute logique depuis le début.

Dès le tout début, un gouvernement soucieux de l’intérêt général (encore aurait-il fallu pour cela qu’il émane de la démocratie) aurait dû importer du matériel en urgence pendant qu’il mettait en place une filière de production locale, via des réquisitions. En parallèle, et dès que la sévérité du virus a été avérée, il fallait immédiatement restreindre les déplacements internationaux, renforcer l’hôpital et la santé de ville (qui le réclamaient à corps et à cri), tout en préparant les étapes d’après en cas d’aggravation : fermeture des écoles, télétravail obligatoire, confinement.

Au lieu de tout cela, on a eu successivement droit aux affichettes dans les aéroports, le discours sur l’inutilité du masque3, l’encouragement à aller au théâtre4, la garantie que les écoles ne fermeraient pas5 avant de finalement confiner tout le pays pour deux mois.

Cinq mois plus tard, here we go again. L’épidémie repart, cette fois sur l’ensemble du territoire national. Les hôpitaux réclament des moyens, craignent l’effondrement6 mais ils ont trop peu7, et de travers, voire carrément des crachats au visage8 après les applaudissements. On a imposé le masque en extérieur plutôt que l’aération des salles, on a interdit la diffusion de musique depuis chez soi9 plutôt que contraindre au télétravail. Que dire de ces verbalisations sur les plages, à la montagne ou au fin fonds de la forêt pendant que les ministres se montrent sans masque à la télévision ?

Sans surprise, cette gestion catastrophique a été prise par beaucoup (et à raison) pour de l’incompétence. Beaucoup d’autres crient à la dictature sanitaire, et leur défiance (tout à fait justifiée) envers ce pouvoir se transforme en négation de la gravité de l’épidémie. Ils portent la contestation sur le terrain du masque, voire l’existence même du virus, tout en confiant leur destinée au mage marseillais. Qui peut leur en vouloir ? Deux ans et demi de mensonges éhontés et de gouvernement par la violence et contre la raison laissent des traces.
Emmanuel Macron, et tout l’appareil stato-oligarchique avec lui, tient en réalité une dangereuse ligne de crête.

Ils laissent filer le virus en imposant des restrictions de libertés inutiles – ou de second ordre – contre l’épidémie. En parallèle, on fait porter la responsabilité sur les citoyens10, maintenant comme avant la première vague. Le virus se propage à l’université, au travail, au lycée, dans les transports, et on en arrive à un point de saturation hospitalier (comme en mars, ou comme bientôt). Il leur faut alors se protéger de l’accusation de laisser mourir les gens, tout en préservant un ordre social bien fragile, et faire tout cela avec des moyens publics réduits. Donc on confine. Parce qu’on n’a plus le choix et que les-français-n’ont-pas-fait-attention.

D’un côté ils nous habituent aux privations de liberté, mais toujours en restant à mi-chemin entre la mesure franchement autoritaire qui soulèverait l’indignation et la juste mesure nécessaire au contrôle épidémique. On retrouve cette position depuis le début du mandat, et même dans celui de François Hollande. On lance des ballons d’essai comme la déchéance de nationalité11, et hop on fait passer l’état d’urgence. Et puis on garde l’état d’urgence dans le droit commun quelques années plus tard.

D’un autre ils cherchent – par le discours et par le discours seulement – à se protéger des accusations en donnant l’impression de faire ce qu’il faut. Ils rejettent la faute sur d’autres – l’OMS, le conseil scientifique, les citoyens – quand ça se voit un peu trop qu’ils n’ont pas agi, ou mal, ou trop tard.

Dans « La Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre », Naomi Klein explique que les théories néo-libérales « corporatistes » profitent des désastres pour s’imposer. Comment ne pas voir cette crise comme une illustration parfaite ? Les plans de licenciements s’enchaînent et les horribles « accords de performance collective » les suivent. Chômage de masse et spirale déflationniste sont ce qui nous attend, garantissant la nécessité de réformes austéritaires. Bruno Le Maire mène une politique de l’offre « sans contrepartie »12 pendant que sa sbire Agnès Pannier-Runacher nous fait découvrir les « engagements réversibles »13. On n’hésite même plus à reparler de la réforme des retraites14. Tout cela, dans le choc du confinement et des privations de liberté, passe plus facilement.
Mais le néo-libéralisme macroniste est plus malin que celui de Pinochet. Le contrôle des foules ne passe pas que par la peur de l’avenir, du virus, ou en dernier recours du fusil (ou du LBD, on est en démocratie quand même). Il passe aussi par le mensonge. Souvenons-nous de Hannah Arendt :

« Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce qu’il vous plaît ».

Le mensonge, en macronie, est omniprésent. On ment pour Benalla (devant une commission parlementaire, s’il vous plaît), on ment pour la Salpêtrière, on ment pour Anas, on ment pour Steve, on ment pour tout, les médias répètent, et puis on assume. De même on ment pour le virus, tantôt il est grave, tantôt c’est une grippe. Le résultat, comme le dit Hannah Arendt, c’est qu’il faut maintenant effectuer un réel travail de recherche pour pouvoir se faire une opinion fiable à propos de quoi que ce soit. Et sur ce terrain prospèrent des anti-masques et autres Raoultistes, qui s’opposent aussi peu à Macron qu’ils s’opposent au virus, faisant donc les affaires de l’un comme de l’autre.

Tout cela ne peut être fait qu’à dessein, car on ne peut pas imaginer une telle incompétence.

Nous ne sommes pas en dictature sanitaire, mais en dictature tout court. Si l’on était en dictature sanitaire, on aurait les privations de liberté, mais à la fin on n’aurait pas les morts, ni les funérailles à la soleil vert15, ni les covid longs16, ni les réinfections17. Là nous aurons les privations de liberté18, et nul doute qu’elles passeront dans le droit commun à moyen terme (si 2022 ne change pas la donne), et nous aurons aussi les morts, en sus du chômage de masse et de la spirale déflationniste.

1. https://www.arretsurimages.net/chroniques/le-matinaute/ce-soir-cest-electrochoc

2. https://www.santepubliquefrance.fr/content/download/287111/2756415

3. https://www.bfmtv.com/politique/sibeth-ndiaye-les-francais-ne-pourront-pas-acheter-de-masque-dans-les-pharmacies-car-ce-n-est-pas-necessaire-si-l-on-n-est-pas-malade_VN-202003170209.html

4. https://www.bfmtv.com/people/emmanuel-et-brigitte-macron-au-theatre-pour-inciter-les-francais-a-sortir-malgre-le-coronavirus_AN-202003070063.html

5. https://www.huffingtonpost.fr/entry/meme-au-stade-3-du-coronavirus-les-ecoles-ne-seront-pas-toutes-fermees_fr_5e621028c5b691b525f09931

6. https://blogs.mediapart.fr/yasmina-kettal/blog/021020/probablement-qu-y-est-l-hopital-s-effondre-0#xtor=CS7-1047

7. https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/le-segur-de-la-sante-ne-suffit-pas-tacle-le-cardiologue-olivier-milleron_4137573.html

8. https://www.huffingtonpost.fr/entry/coronavirus-le-gouvernement-ressuscite-une-medaille-de-1880-pour-les-soignants_fr_5ebbd7d7c5b6de541b0d8098

9. https://www.prefecturedepolice.interieur.gouv.fr/content/download/37285/273751/file/Arr%C3%AAt%C3%A9%202020-00770%20du%2025%20sept%20Mesures%20lutte%20contre%20Covid-19.pdf

10. https://www.huffingtonpost.fr/entry/covid-19-castex-appelle-chacun-a-y-mettre-du-sien-dans-la-sphere-privee_fr_5f83fda9c5b6e5c320009e2b

11. https://www.lci.fr/politique/decheance-de-nationalite-ce-que-francois-hollande-veut-changer-1536221.html

12. https://twitter.com/LCP/status/1315661259518488576?s=20

13. https://twitter.com/CgtBell/status/1313882561588924418

14. http://www.francesoir.fr/societe-economie/reforme-des-retraites-lelysee-souhaite-relancer-le-debat-mais-quand-et-dans-quelles

15. https://www.bfmtv.com/societe/coronavirus-le-passage-d-un-cercueil-a-rungis-facture-aux-familles-plusieurs-centaines-d-euros_AV-202004080288.html

16. https://www.lefigaro.fr/actualite-france/les-malades-du-covid-long-en-quete-de-reconnaissance-20200821

17. https://www.liberation.fr/sciences/2020/10/13/une-quinzaine-de-cas-de-reinfection-de-covid-19-reperes-dans-le-monde_1802153

18. https://www.amnesty.fr/liberte-d-expression/actualites/droit-de-manifester-en-france