Déstabilisations

Texte d’une intervention au colloque intelligence économique qui s’est tenu au Sénat à l’initiative de Marie-Noëlle Lienemann. La vidéo de la table ronde est en bas du texte

Mesdames les sénatrices, messieurs les sénateurs, mesdames messieurs,

Merci aux intervenants précédents, merci à madame la sénatrice Lienemann pour son invitation sur le thème « L’industrie française est en danger, que faire ? Quelles sont nos armes dans les nouvelles guerres économiques ? ».

Il est heureux qu’enfin, la classe politique se soucie d’un phénomène qui appauvrit les français, affaiblit notre économie, notre Nation et donc également notre démocratie depuis 40 ans. Du PCF à LR, tout le monde semble enfin se soucier de la question. Pourtant, j’ai de sérieux doutes quant à cette prise de conscience. Les discours se ressemblent, et ressemblent surtout à ceux concernant le « réchauffement climatique ».
Ni le réchauffement climatique, ni la destruction de l’environnement, ni celle de notre industrie ne sont le fait de lois universelles. Le libre échange, le capitalisme, l’UE, ne sont pas des lois immuables comme le sont la gravitation ou la thermodynamique. Les lois de l’économie sont d’abord sociales. On peut donc les changer. Pour autant ces lois sont le fruit de rapports de force, et il faut reconnaître qu’aujourd’hui la force est à l’argent et à la finance, ni à l’industrie ni à l’environnement.

Mais revenons d’abord sur des constats universellement partagés (retrouvez les chiffres dans ce document) :

De 1974 à 2016, l’industrie a perdu 2.3 millions d’ETP. La part de l’industrie dans la valeur ajoutée nationale est passée de 23 % à 11 %, faisant de la France le pays le plus désindustrialisé d’Europe, derrière la Grèce. Pour autant, les produits industriels représentent encore près de 30 % de la demande intérieure. Cette dégradation a conduit à plusieurs choses :
– un grave déséquilibre de notre balance commerciale ;
– un chômage de masse impossible à résorber (rappelons qu’un emploi industriel génère 3 ou 4 emplois induits) ;
– la mise en dépendance de la Nation sur nombre de produits, parmi lesquels des produits stratégiques.

Ce dernier point s’est particulièrement révélé avec la crise sanitaire et notamment les pénuries de masques (remercions l’industrie textile quasi entièrement délocalisée), de principes actifs, psychotropes ou anesthésiques (on pourrait parler de Sanofi). Aujourd’hui, des usines Renault ou Peugeot sont mises à l’arrêt du fait des pénuries en composants électroniques. Des pénuries de matières premières diverses (graviers, bois, aciers, etc) mettent à mal des secteurs pourtant dynamiques comme le BTP.

Si l’on veut enrayer le phénomène, voire inverser la tendance, il faut commencer par en identifier les causes.
Tout d’abord tordre le cou à l’idée que nos problèmes seraient dus à la lourdeur des charges et autres impôts de production. Dans l’industrie, le taux de marge atteint près de 40 %, soit plus que l’ensemble des sociétés non financières. En 2021, le taux de marge des entreprises a atteint un niveau record depuis 1945. Il faut faire ici une parenthèse et rappeler que l’impôt sur les bénéfices recule presqu’aussi vite qu’augmentent les subventions et allègements de charges (CICE, CIR en tête), eux même à la traîne derrière la rémunération du capital.

Parmi les raisons de la désindustrialisation, on peut citer par contre des facteurs bien connus et identifiés. Je pense notamment
– aux délocalisations, dont la moitié se fait au sein de l’UE  ;
– à un taux de change défavorable (ainsi que la perte de l’outil monétaire) depuis l’introduction de la monnaie unique ;
– au dogme de la tertiarisation, commencé dès les années 80, selon lequel il fallait nous concentrer sur la plus forte valeur ajoutée et délocaliser les productions moins rémunératrices ;

La responsabilité de la financiarisation de l’actionnariat commence également à être pointée, certains regrettant l’actionnariat familial, supposément plus humain et responsable, pourtant si bien documenté par Émile Zola. Il faut bien reconnaître que le capitalisme financiarisé ne se soucie ni de l’environnement, ni de la France, ni de l’outil de production, ni des salariés, et qu’en ça, il est le pire des capitalismes en tant que sa forme terminale. Mais nous faisons ici une réflexion, si j’ai bien compris, à institutions constantes. Il n’est donc pas question de renverser le capitalisme, financiarisé ou non ni l’Union Européenne, austéritaire ou non.

En tout cas, je dirais que la première source de déstabilisation de notre industrie, c’est le comportement de nos actionnaires, de nos politiques et de nos patrons. Ceux-ci ont délocalisé pour accroître ou conserver les marges (Serge Tchuruk et sa fameuse industrie sans usine) ou vendu à l’étranger (Alstom, Technip, Alcatel, Pechiney, etc). Ils ont transformé les grands groupes en centres de profits qui pressurent des sous-traitants devenus incapables d’investir et de se développer.
La deuxième, c’est celui de notre classe politique qui se gave de mots, d’action, de lutte, de combat (faut-il rappeler vraiment la promesse d’Emmanuel Macron de revenir voir les Whirlpool?). A chaque fermeture d’usine, ils sont prompts à «  battre » et sitôt les élections passées, ils reviennent négocier des accords de libre échange qui nous mettront encore plus à mal.

Afin d’illustrer mon propos, je voudrais vous raconter l’histoire de MBF, une fonderie aluminium dans le Jura (l’histoire peut se transposer à n’importe laquelle des autres fonderies alu). En 2016, un actionnaire étranger, Gianmario Cola, rachète l’entreprise. Ses clients industriels (Renault et Peugeot) passent une commande pour répondre à laquelle M. Colla a mis en gage l’intégralité des actifs de l’entreprise. En même temps, comme on dit, il organisait l’évasion de la trésorerie de MBF vers le Luxembourg via des droits de transferts et des royalties. Cette année, l’entreprise est en liquidation. Les salariés ont un beau plan de reprise bien ficelé, mais Renault et Peugeot ne veulent plus passer commande parce qu’entre temps, l’UE a décidé de la fin de la voiture thermique. Évidemment, personne à Bruxelles n’aura réfléchi aux milliers de salariés impactés par cette décision. Ni amortisseur social, ni stratégie de reconversion industrielle. A Bercy, à l’assemblée nationale, bien peu s’en émeuvent.

On a là un exemple qui illustre les points dont je parlais précédemment : un actionnaire véreux, des structures supranationales bureaucratisées et idéologues, une libre circulation des capitaux utilisée à siphonner la valeur, et enfin des politiques au mieux dépassés, au pire incompétents et faibles.

Un autre exemple, passé complètement sous les radars. SOMAB, ex Ernault-Somua (ex grand leader des machines-outils de précision), fournisseur du CEA pour des machines capables d’opérer en environnement radioactif, s’est fait racheter par un fonds chinois. Je les ai rencontrés. Leur actionnaire est dormant, mais pour combien de temps ? Qui s’est occupé à Bercy, en ministère, de vérifier que l’actionnaire entrant n’allait pas siphonner les brevets avant de partir, ce qu’il peut faire à tout moment ?

Que faire alors pour se protéger de ces déstabilisations, le tout sous la contrainte de rester à institutions constantes ?
Cette contrainte est bien lourde décidément, parce qu’à force d’évacuer sous le tapis la question d’institutions qu’on croit immuables (alors que rien n’est plus mutable que des institutions, pour la peine qu’on veuille les changer), on en est à discuter de bouts de ficelle. L’État peut jouer sur un taux ou un autre et les administrations courir après toujours plus de lièvres à la fois.

Essayons toutefois de nous prêter à l’exercice.

A institutions constantes, on doit déjà protéger ce qu’on a encore. Il est urgent d’identifier les entreprises stratégiques (et pas seulement les grands groupes mais aussi leurs fournisseurs, y compris des PME). Dans l’urgence, je pense notamment à STMicroelectronics, dont il faudrait sécuriser le capital, pourquoi pas à parité avec l’Italie (voir nos travaux sur le numérique). Un rachat par GlobalFoundries, Samsung ou Huawei serait une catastrophe à la mesure de celle que va être le rachat d’ARM par NVIDIA.
Dans notre réseau de PME et ETI, il faut ausculter chaque micro-filière (machine-outils, moteur électrique, etc), y identifier des entreprises importantes, l’état du capital de chacune, leur trésorerie, leur carnets de commande etc. Cela suppose de doter l’État de moyens d’audit, de contrôle, d’intervention et de sanction (je ne sais pas dans quelle état sont nos capacités à ce sujet).

A institutions constantes, on peut commencer par l’utiliser. A Bercy, via l’Office des investissements étrangers, on peut s’opposer à une cession à l’étranger. Ce recours a été utilisé pour photonis, producteur de matériel de vision nocturne. Si c’est possible, pourquoi ne pas le faire plus systématiquement ? Pourquoi ne pas l’avoir faire pour Alstom ? Pour Alcatel ?
De la même manière, en tordant à peine le droit européen, la commande publique pourrait être fléchée sur l’industrie nationale via des clauses spécifiques dans les appels d’offre. Les allemands ne se gênent pas ! Pourquoi pas nous ?

A institutions constantes, on peut investir dans la R&D, par exemple en arrêtant d’attribuer du CIR aux banques et à la grande distribution. Ou encore en finançant le lycée professionnel, les écoles d’ingénieurs ou l’université.

A institutions constantes, il est également possible de poursuivre et punir nos naufrageurs bien à nous. Comment comprendre qu’un Patrick Kron (Alstom), qu’un Serge Tchuruk (Alcatel), qu’une Anne Lauvergeon (Areva), puissent passer leurs temps dans des conseils d’administration, le portefeuille bien garni de millions de bonus, alors qu’ils ont littéralement liquidé des groupes stratégiques ? Il faudrait les poursuivre et qu’ils soient comptables devant la représentation nationale et les français.

A institutions constantes, on peut aussi se doter d’une stratégie. Il ne sert à rien de saupoudrer des milliards indifféremment. Il faut planifier. C’est ce que font les américains, les chinois, les russes, les allemands.

A institutions constantes, il faut arrêter d’être naïfs, les autres pays, y compris nos « alliés » et nos voisins, ne sont pas nos amis.

Enfin, il faut arrêter de raisonner à institutions constantes, mais raisonner à France constante, et faire coller enfin le droit aux intérêts de la Nation plutôt que la Nation à la réalité éthérée d’un droit édicté par des intérêts particuliers.

La vidéo de la table ronde :

Une ambition pour l’industrie française

La situation de l’industrie française était déjà extrêmement préoccupante.
Démantèlements, cessions, désinvestissement et politiques publiques insuffisantes ou inadaptées ont fait régresser les capacités industrielles françaises. Ce constat est apparu violemment dans le contexte de la pandémie. L’incapacité à produire ou importer des équipements hospitaliers essentiels a aggravé la crise sanitaire.
Le sous-équipement des personnels hospitaliers les a mis en danger. L’absence de tests et la saturation du système de santé ne nous ont laissé que le confinement général comme moyen de protéger les populations. Celui-ci se mesurera bientôt en faillites et chômage, affaiblissant d’autant plus un tissu économique et industriel déjà fragilisé. Par ailleurs, la politique déflationniste envisagée par le gouvernement visant à renforcer la compétitivité des entreprises en baissant les salaires risque au contraire de déprimer la demande intérieure, aujourd’hui tournée pour près de moitié vers les produits industriels. Ce qui risque de se jouer, en plus d’une catastrophe sociale, c’est unaffaiblissement supplémentaire de nos capacités industrielles. Dans certains secteurs, le choc risque d’être létal et nécessite une réponse d’ampleur. Continuer de laisser mourir ou délocaliser trop l’industrie nous exposerait à une vulnérabilité encore accrue en cas de nouvelle pandémie ou de catastrophe climatique.

Cette note propose un tableau de la désindustrialisation en France depuis les années 1970, une évaluation de ses conséquences économiques et budgétaires ainsi que des propositions pour remédier à la situation, dans le contexte d’une rupture écologique nécessaire.

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