Tous les articles de Alexandre Moatti
  • Critique de l’ouvrage de V. Le Biez (X 2004), ‘Platon a rendez-vous avec Darwin’

    Vincent Le Biez, Platon a rendez-vous avec Darwin. Les Belles Lettres, 2021, 190 p., 17 €.

    Voilà un livre bigrement analogique, et au programme politique fort. Émanant d’un représentant de nos élites (l’auteur est X-Mines, actuellement haut fonctionnaire en poste à l’Agence des participations de l’État), qui fut à 28 ans en 2013 secrétaire national de l’UMP, animateur d’idées d’un courant important de ce parti (celui d’Hervé Mariton, ancien candidat à la présidence de l’UMP, polytechnicien lui aussi, qui a abandonné la politique nationale en 2012 et est retourné dans son administration d’origine), il mérite notre attention.

    L’idée, d’abord plutôt séduisant, est de faire dialoguer directement philosophie (politique) et science, en prenant appui sur cette dernière, par un certain nombre de chapitres variés, visant à illustrer ce dialogue et prenant leur source dans différentes branches scientifiques (théorie de l’évolution, biologie cellulaire, thermodynamique, …). L’auteur aime la science – c’est sa formation –, et la politique – il en fait, en a fait ou en refera. Il partage avec nous certaines lectures qui l’ont fasciné. Chaque chapitre est construit à l’identique, avec de longs et érudits développements scientifiques, suivis d’une brève généralisation à la philosophie politique : ainsi un exposé sur l’homéostasie cellulaire, avec de magnifiques schémas colorés de biologie, donne-t-il lieu à une comparaison entre la membrane cellulaire et la frontière d’un pays – la cellule (et donc le pays) préservant son équilibre en assimilant certains apports externes, tout en en rejetant d’autres, par « perméabilité sélective ».

    On pourrait s’en tenir là. Nonobstant certaines grandiloquences (la mission « du » politique est de « contribuer à construire l’Histoire, plutôt que la subir »), certaines naïvetés (« le progrès scientifique et technique est agnostique »), certains postulats ou inférences rapides (« la modernité se caractérise par le formidable essor d’un individualisme »), voici un livre cultivé, parlant élégamment, et correctement, de science. Bénéficiant d’un succès d’estime et de critiques favorables, de Télérama au FigaroVox en passant par Le Monde et Le Point, il est susceptible de séduire des lecteurs aimant se replonger dans l’histoire des sciences (par exemple des ingénieurs, comme notre auteur), capables d’écouter la musique, d’apprécier la virtuosité analogique, sans trop approfondir la vision politique sous-jacente.

    Fort intéressante est pourtant cette vision : il s’agit ni plus ni moins de légitimer par la science une pensée de « conservatisme libéral » et d’y réarrimer une notion de progrès bien comprise. Le progressisme (entendez : la pensée de gauche) s’appuie selon l’auteur sur l’évolution de Lamarck, avec une téléologie, un but, celui de lendemains meilleurs ; quant à la pensée écologique, elle s’appuie sur la thermodynamique classique, et son fameux second principe d’entropie croissante, qui nous conduit vers le désordre. Cependant la thermodynamique hors d’équilibre (l’auteur est fasciné par des auteurs comme Prigogine ou Bertalanffy) serait, quant à elle, encore « à la recherche de débouchés politiques ».

    Soit. Curieuse inversion, qui plus est d’un postulat fort contestable. Dans le sens d’inférence politique > science, on peut relire, à la force de l’analogie, le socialisme comme une téléologie à caractère lamarckien, ou la collapsologie comme une pseudo-conséquence du second principe. Cet appui sur la science, qui correspond à une volonté de légitimation, a été vertement critiqué, par exemple par le regretté Jacques Bouveresse. Mais dans l’autre sens, science > politique, pourquoi une théorie scientifique donnée aurait-elle nécessairement des débouchés politiques ? Deux démarches mêlées apparaissent : bien que l’auteur s’en défende, une forme de scientisme (j’aime cette branche de la science, j’aimerais la généraliser) ; parallèlement, une conviction politique chez l’auteur, qu’il s’agit de légitimer (dans le sens plus classique politique > science) : ainsi les deux démarches convergeront, il s’agit de matcher l’une par l’autre.

    De fait, l’auteur promeut une théorie politique où le progrès effectif soit « darwinien », c’est-à-dire résultant du hasard, là où le progressisme lamarckien (i.e. de gauche) s’appuie sur le fameux sens de l’Histoire, sur une téléologie, devenant à ses yeux une quasi-religion ; et accessoirement non désirable car passant par des conflictualités sociales (quasi-gommées de l’ouvrage). Et ce hasard a pour synonyme… liberté (tandis que la nécessité, l’auteur citant Jacques Monod, est celle… de l’ordre). Liberté et ordre, voilà les piliers d’une pensée, disons… de droite – mais une droite qui en appelle au progrès, si celui-ci passe par la liberté individuelle. Il s’agit de légitimer, via Darwin, la notion de progrès, quasi opposé au… progressisme, et fondé sur la liberté de chacun, loin des chimères collectives (et collectivistes) inspirées de Lamarck. Il s’agit aussi d’intégrer cette notion de progrès forcément individuel dans un « conservatisme libéral » : sans y toucher, l’air de rien, on arrive à un conservatisme de progrès – dénouant ainsi l’oxymore. Et légitimé par la science, puisque comme chacun sait, la théorie de Darwin a eu raison de celle de Lamarck.

    Rien de bien neuf. La critique du « progressisme » avait déjà été menée par Hayek (un des auteurs-phares de l’ouvrage, côté politique). La nouveauté, ici, est la légitimité via la science que prétend apporter l’auteur, sur la base de sa formation, de la (bonne) vulgarisation qu’il fait de ses lectures, et des analogies en histoire des sciences qu’il propose.

    Or, dans ce paradis éthéré, fait uniquement de philosophie politique et de science, dans cette académie platonicienne revisitée (Que nul n’entre ici s’il n’est libéral pourrait en être la devise), les sciences sociales n’ont pas droit de cité : tout au plus est-on surpris de découvrir, au détour d’un chapitre, qu’existerait « un corps social », susceptible « d’absorbe[r] sans trop de dommages », ou non, les transformations politiques et sociales.

    De fait, l’ouvrage fait montre d’une certaine prétention épistémologique : voulant faire dialoguer directement Platon avec Darwin, philosophie (politique) avec science, le « premier rayon » de la bibliothèque avec le « troisième », il prétend se passer du second, celui des sciences humaines et sociales, finalement non nécessaires pour ce dialogue direct, qui n’aurait jamais été construit. On comprend l’idée, à la lumière du projet politique, de se passer de toute forme de sociologie, voire même de toute forme de théorie économique : le libéralisme infuse directement de la science… Il ne manque toutefois pas de sel qu’un ouvrage truffé d’histoire des sciences prétende faire abstraction de l’histoire – science humaine, elle aussi ; ceci peut s’expliquer comme une réification de l’histoire des sciences, à rattacher uniquement à la science, et jamais à l’histoire. Surtout, l’auteur ne semble pas voir le paradoxe dans lequel il se piège lui-même, en produisant un ouvrage de sciences humaines et sociales, à ranger dans le « second rayon » de sa bibliothèque ! L’on hésite à analyser plus avant cette contradiction. Vue comme comtienne (et, comme Comte d’une certaine manière, scientiste – ainsi « l’apport intellectuel et culturel des sciences modernes n’est pas suffisamment considéré »), la démarche de l’auteur en arrive à faire l’impasse sur toute sociologie – pourtant importante chez Comte ! Vue, à l’opposé (Hayek n’était pas un grand admirateur de Comte), comme hayékienne, même Hayek – pourtant assez prétentieux, comme Comte – n’aurait pas eu une telle vanité épistémologique ! Que cet ouvrage émane d’un représentant d’une micro-élite, sûre d’elle-même, celle d’une partie des grands corps d’État, d’une technocratie légitimant sa vision par la science et l’asseyant sur la technique, n’est pas un hasard – même si ce n’en est ni la première ni la dernière occurrence.

    Finalement, on pourrait prendre l’auteur à ses propres dires : maniant le « tout se passe comme si », l’auteur, lucide, nous rappelle qu’il s’agit d’un « usage commode mais uniquement métaphorique » : on pourrait appliquer cette sentence à l’ensemble de son ouvrage. Et souhaiter à son auteur de se réconcilier, la maturité venant, avec les sciences sociales – qui justement permettent, par construction, de se prémunir d’un certain scientisme et apprennent à se méfier d’un lien trop di

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