La société du riendutouple

Il y a une chose qui tracasse les conservateurs, et les fascistes en tête : les mœurs. Bobonne doit être à la maison après une journée dans un travail inutile, tout gérer et être fraîche et dispose pour une éventuelle levrette bâclée quand monseigneur rentrera d’un autre travail inutile, si le coucher tardif des enfants ne les a pas déjà propulsés au lit, leur évitant à tous les deux cette corvée et remettant à demain l’engueulade prévue.

Ceci est la société du couple. Plus précisément celle du couple patriarcal, et encore plus précisément celle du couple patriarcal capitaliste.

Il est envisagé de se débarrasser des qualificatifs, et nombre de personnes luttent avec raison et courage en ce sens. Rarement de se débarrasser du concept. Un couple patriarcal non capitaliste serait libéré du travail inutile. Un couple non patriarcal le serait de la levrette bâclée et de l’hétéronormativité. Mais aucun ne serait libéré du régime affectif qui les engendre et les nourrit : la prison sentimentale, l’obligation que Lacan résumait d’un mot — « offrir quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » — l’obligation d’accepter, de patienter, de changer, de pardonner. L’obligation de l’amour — injonction suprême d’une institution suprême : le couple lui-même.

Il faut appeler cela par son nom. Ce n’est pas une illusion qu’il suffirait de dissiper par la lucidité. C’est une composition d’affects tristes — ceux qui, disait Spinoza, diminuent notre puissance d’agir et de comprendre. Dépendance, peur de perdre, jalousie, réduction de soi à ce qu’on croit que l’autre attend. Le sentiment qu’on ressent là est parfaitement réel. C’est sa composition qui est servile.

Toutes les tentatives de dépassement de cette institution semblent perdues d’avance. Subversion ou opposition, les deux souvent se recouvrent. La subversion — libertinage, échangisme, leurs avatars — n’existe que comme exception jouée sur fond de norme : personne n’imagine le libertinage comme société, et c’est même sa saveur, d’être l’écart d’« esprits éclairés » qui présupposent ce qu’ils transgressent. L’opposition — polyamour, relations anarchistes, queer communities — a davantage de sérieux. Elle travaille la jalousie, les contrats explicites, le soin mutuel, et parfois en tire de vraies inventions. Mais elle se heurte à un obstacle qui n’est pas moral mais structural : tant qu’on ne change pas la façon dont les affects se composent, changer le nombre des partenaires ne change pas le régime. On se retrouve à vouloir être la préférée, à craindre de ne pas l’être, à gérer des jalousies qu’on se reproche d’éprouver. Ce n’est pas un échec des personnes. C’est que changer de cellule ne fait pas sortir de prison.

Il faut donc renverser, non dépasser. Et pour ce faire, renverser non pas l’amour comme expérience possible — qui n’a besoin de personne pour exister — mais l’amour comme norme sociale et comme exigence.

Si la race n’existe pas mais est un continuum non ordonné (tant de luttes pour le montrer), s’il en va de même des préférences sexuelles ou du genre (tant encore à faire), il en va de même de l’amour en tant que catégorie stable et absolue. Non qu’aucun affect, aucune force d’attraction n’existe — mais ces forces sont composites, variables, déterminées par tout ce qu’on est et tout ce qu’on a vécu. Ce que la société nomme « l’amour » fige arbitrairement un point dans un espace en mouvement perpétuel et prétend y construire une demeure éternelle.

« Je t’aime » est un opérateur social puissant. Opérateur : la phrase fait quelque chose (au locuteur comme à l’auditeur), elle ne décrit réellement rien. Sitôt qu’on la prononce, elle a changé de sens. Sitôt qu’on l’entend, on change de nature, et la relation avec nous. D’une composition d’affects singulière, spontanée, mobile, on passe d’un coup à un régime codifié : si on est aimé, il faut aimer et aimer autant. Le montrer. Faire des cadeaux. Le dire à son tour. Être assez beau, assez jeune, assez féminine, assez viril, assez ce qu’on pense que l’autre attend, au vu de ce qu’on croit comprendre de son regard et au vu des normes sociales qui nous formatent.

Il faut dire que tout le paysage culturel est là pour nous y formater. Qui n’a jamais pleuré devant Roméo et Juliette ? Qui n’a jamais applaudi à un mariage ? On se grise d’un sentiment devenu construction — hétéro, lesbien ou polyamoureux, peu importe la forme si la composition reste la même. Une façon d’assouvir le besoin de regard de l’autre, et de regard des autres. Quel accomplissement qu’être marié, même si c’est d’une absurdité totale.

La version hollywoodienne avec ses mariages en blanc et ses corbeilles de roses ne vaut guère mieux que la version romantique avec ses vers si beaux qu’on ne les écrira ni ne les entendra jamais. L’amour conjugal tel qu’il est codifié n’est pas l’inverse d’un amour véritable. Il en est un rabattement : une forme historiquement située qui capture une puissance plus vaste et la fait rentrer dans le format contractuel du couple bourgeois.

Dans les Évangiles (Marc 12:30-31), Jésus dit : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, de toute ta force. […] Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » On peut le prendre littéralement, ou avoir lu Spinoza entre-temps. Pour Spinoza, Dieu est la création : le monde, la nature, l’humanité comme ses modes. C’est cela qu’il faut aimer : la création d’abord, et ton prochain en tant qu’il en est part. C’est là que l’amour atteint sa dimension active, joyeuse, augmentant notre puissance de comprendre et de créer. La première épître aux Corinthiens — « l’amour supporte tout, fait confiance en tout, espère tout, endure tout » — lue à un mariage sur deux, dit la même chose et ne peut se dire que de cet amour-là : celui qui nous rapporte à la nature et à l’humanité dont nous sommes modes.
L’amour conjugal n’est pas l’étranger de cet amour : il en est un moment possible, une forme incarnée. Mais seulement quand il augmente la puissance de ceux qui s’y trouvent. Exiger d’un amour envers une personne l’absolu qui ne convient qu’à la création, l’ancrer dans des sacrements, des littératures, des filmographies, des versets — c’est proprement anti-humain. Cela transforme une composition d’affects qui pourrait augmenter la puissance en son contraire : dépendance, rétrécissement de soi à ce que l’autre attend, peur de perdre, possession. Le problème n’est pas que l’affect soit faux. Les passions tristes sont aussi réelles que les joyeuses. Mais l’institution fabrique systématiquement les premières et disqualifie les secondes dès qu’elles n’entrent pas dans ses cadres.

L’amour interpersonnel est variable en temps et en espace. C’est une donnée d’un espace à grande dimension. Lacan a dit ça autrement, d’une formule : il n’y a pas de rapport sexuel. Comprendre : pas de complémentarité programmée, pas de « moitié » qui attendrait quelque part qu’on la trouve, pas de rencontre qui viendrait enfin vous compléter. Seulement des compositions singulières, et « la bonne personne » est toujours une fiction qui vient saturer cette absence. On peut aimer une voix, un visage, un sexe, des caresses, une odeur, une idée, tout cela à la fois, puis ne plus, pour l’un ou l’autre de ces aspects, ou tous. On peut vivre une relation sexuellement formidable avec quelqu’un pour qui on ne ressent rien, et inversement : être amoureux de quelqu’un pour lequel on n’a pas le moindre désir. On peut trouver une personne très belle mais ne rien envisager avec. On peut avoir des enfants avec quelqu’un pour qui on ne ressent plus rien, voire qu’on déteste, et n’en pas vouloir avec un autre. Tendresse, affection, désir, admiration, entente, amitié : autant de modes de relations non-orthogonaux mais non-colinéaires, et surtout non-réflexifs, qui toutes fabriquent des relations individuelles différentes selon leur composition. Composition qui varie en quantité et en qualité au cours du temps, fabriquant des distillations parfois étranges d’amour-haine ou de passion-ennui.

Louise Michel disait « Ni dieu, ni maître, ni mari ! », critiquant le mariage comme forme de propriété : « Le mariage est souvent la tombe de la femme. » Marx et surtout Engels ne manquent pas de critiquer le mariage en tant qu’institution bourgeoise et hypocrite. Mais, XIXème siècle obligeant peut-être, ils continuent de l’envisager. Engels, dans L’origine de la famille, de la propriété et de l’État : « Le mariage sera alors fondé uniquement sur l’amour. »

Comme si, débarrassé des questions matérielles de propriété et de la domination structurelle d’un sexe sur l’autre, le mariage serait débarrassé de toute domination. Comme si le mariage était une fatalité à libérer, plutôt qu’une forme qui, par elle-même, fabrique de la prison. Engels a raison contre son époque : abolir la propriété privée et l’oppression de la femme libère le mariage de sa fonction de reproduction du capital et du patriarcat. Il a tort contre la nôtre : il reste quelque chose après, et ce qui reste est encore une institution qui exige l’amour obligé. Une prison plus douce. On s’accoutume à toutes les prisons.

Un siècle plus tard, même mouvement chez un auteur qu’on n’attendait pas là. Bourdieu, qui a passé sa vie à montrer qu’il n’y a pas une interaction sociale sans domination, pas un choix sans stratégie, pas un goût sans violence symbolique, écrit dans le post-scriptum de La domination masculine un éloge stupéfiant de l’amour comme « exception miraculeuse » — un « îlot enchanté » où la violence s’arrêterait, où deux êtres se reconnaîtraient hors champ, dans une « trêve » soustraite au marché des biens symboliques. Celui qui démasquait tout concède à la fin de sa vie un sanctuaire pour son propre couple. On n’est jamais si faible que sur soi-même. Car enfin : l’homogamie sociale, le marché matrimonial, le capital érotique, tout ce qu’il a démontré partout ailleurs — ça s’arrêterait à la porte du foyer ? L’« îlot » bourdieusien est exactement le fantasme qu’il était censé décrire : le couple comme refuge contre le monde, c’est-à-dire sa fonction idéologique la plus pure. La « trêve miraculeuse » n’est pas une exception à la domination. C’est sa récompense — ce qu’elle offre à ceux qui la servent assez bien pour se croire à l’abri.

Il ne s’agit pas d’interdire d’aimer (cela n’aurait pas de sens), ni de nier les attachements (encore moins), ni même d’empêcher qui que ce soit de vivre en couple (sa très particulière forme de couple). Il s’agit de défaire leur statut de norme, et donc d’en libérer les formes.

Je prône la société du riendutouple : ni dieu, ni maître, ni mari, ni mariage, ni amour exclusif, ni enfants exclusifs. Pas de « je t’aime » à dire comme on arriverait enfin sur la lune et dont on ne pourrait plus repartir sans souffrance. Pas de promesses infinies, d’enfants qui seraient « à la fois toi et moi », pas de « pour toujours ». Mais, en revanche : la liberté d’être amoureux de qui on veut, en vain ou pas, quand on veut, de la façon qu’on veut ; la liberté de dire et de faire, car plus rien ne serait honteux sinon la honte elle-même. Que l’institution ne soit plus une norme amoureuse mais la connaissance publique de son danger. Quelque part, un peu les hippies.
Car bien sûr, cela pose des problèmes dans la société actuelle : transmission du patrimoine (de qui ?) aux enfants (de qui ?), aux conjoint(s) (de qui ?) ; sécurité économique ; garde des enfants malades ; soin des personnes âgées ; logement. Et donc cela ne peut tenir que dans une société où l’on s’occupe collectivement des enfants (à des degrés divers), où la sécurité économique est garantie, où la propriété lucrative n’existe pas, et où la propriété se transmet seulement par l’usage. Une société communiste, donc — ce qui est une façon de dire que le couple n’est pas une question de mœurs privées mais une institution de régulation économique, à transformer au même titre que le salariat ou le bail.

Cela suppose, à terme, une transformation radicale des conditions matérielles. Mais les institutions affectives ne suivent pas les institutions économiques : elles les précèdent autant qu’elles les accompagnent, parce qu’elles en sont une. Elles ne seront pas minées par la lucidité privée de quelques individus qui se seraient promis de ne plus rien promettre. C’est un des pièges où le capitalisme nous attend : l’émancipation intime qui ne coûte rien à l’ordre. Elles seront minées partout où des collectifs inventent concrètement d’autres compositions : coparentalités multiples qui cessent de se cacher, logements partagés qui ne sont plus l’antichambre d’un couple à venir, soins mutuels qui ne passent plus par le contrat matrimonial, enfants élevés par plus que leurs géniteurs, réseaux d’entraide qui assument juridiquement ce que le couple assumait hier par défaut. Surtout : tout cela démarchandisé.

Ces lieux existent. Ils sont peu, ils sont fragiles, ils sont souvent raillés ou criminalisés. C’est à eux, pas à une pureté éthique individuelle, qu’il revient de commencer à faire exister la société du riendutouple. On n’attend pas la révolution pour vivre autrement. Mais on ne la remplace pas non plus par la seule invention lexicale. C’est dans la construction matérielle de formes de vie collectives qui désarment en acte les fonctions économiques du couple que la révolution des mœurs est déjà en cours — et qu’elle arme, en retour, la révolution des rapports de production.

Se protéger, et protéger les autres.

Voilà une phrase que l’on entend partout, jusqu’à la nausée parfois (selon la personne qui la prononce), une expression concise et élégante qui d’un coup, d’un seul, nous charge d’une lourde responsabilité. Je ne veux pas ici discuter l’intérêt ou non de la vaccination obligatoire et autre passe sanitaire. Je ne tirerai pas à boulets rouges sur le gouvernement. Au contraire, je vais me faire son partisan, coiffer ma casquette de macroniste convaincu, et reprendre son argument d’une implacable logique. « Se faire vacciner, c’est se protéger, et protéger les autres. » C’est vrai, factuellement vrai. La vaccination est un moyen extrêmement efficace, probablement le plus efficace, pour se prémunir d’une maladie à l’échelle individuelle, et l’éradiquer en bloquant sa transmission à l’échelle de la société. Il s’agit là d’une contrainte, c’est vrai, d’un renoncement à une part de notre liberté individuelle, indéniablement. Mais cette contrainte est acceptable car elle permet de protéger l’ensemble de la société, et constitue un gain de liberté pour la collectivité, en particulier par toutes ces personnes qui ne peuvent tout simplement pas être vaccinées.

C’est tellement vrai que cet argument implique naturellement d’offrir la vaccination à l’ensemble de l’Humanité. Autrement, impossible d’éradiquer ce virus, qui continuera de se propager, de muter. D’un point de vue français, quand bien même une partie suffisante de la population française serait vaccinée, cela n’empêchera pas le virus de demeurer un danger : au mieux pour les personnes qui ne peuvent être vaccinées, au pire pour l’ensemble de la population si la mutation offre une résistance au vaccin initial. Cet argument plaide donc en faveur d’une levée des droits de propriété sur les vaccins, et d’une distribution large et à prix coûtant des vaccins. Défendre la vaccination pour « se protéger et protéger les autres » à l’échelle nationale et s’opposer à la levée de ces droits est tout à la fois idiot et injustifiable d’un point de vue moral, et totalement contradictoire d’une point de vue logique. En tant que fidèle partisan du gouvernement, je ne peux croire que la logique macronienne soit défaillante.

Cet argument, qui nous met face à un défi planétaire et sublime notre responsabilité tant individuelle que collective est extrêmement fort. Et la logique pure qu’il déploie ne peut que nous amener à l’utiliser pour d’autres défis globaux. Alors que le réchauffement climatique met en péril des millions de personnes à court terme, et l’Humanité même à moyen terme (pour ne pas évoquer l’ensemble des autres êtres vivants, je reste un macroniste convaincu…), limiter drastiquement les émissions de CO2 c’est bien se protéger, et protéger les autres. Là aussi, cela représentera une contrainte, un renoncement à une part de notre liberté : fini les week-ends aux Baléares en avion, exit le renouvellement de mon SUV tous les huit ans, terminé la 5G, l’extension des data center et l’abonnement Netflix (désolé pour les exemples-clichés, mais en bon macroniste, je ne peux que m’abstenir d’évoquer les yachts et les jets privés). Pour être conséquent, le gouvernement ne peut que prendre les mesures en ce sens. Après le contrôle du passe sanitaire par les restaurateurs, j’attends avec impatience celui du passeport, pour s’assurer qu’aucun voyage en avion n’a été effectué dans l’année ! Tout comme le contrôle par les employeurs du moyen utilisé pour se rendre au travail. « En voiture, alors que le bus ou le vélo étaient envisageables ? Désolé monsieur, votre CDI est suspendu. »

Enfin, et malgré ma foi en la Macronie, je crois bien que pour se protéger, et protéger les autres, il va falloir rompre avec le capitalisme… Certes il s’agit d’une contrainte, essentiellement pour une certaine frange de la population (mais une frange considérablement plus restreinte que pour les deux exemples évoqués au dessus !). Mais elle est totalement justifiée par le fait qu’elle permettra d’éradiquer le chantage à l’emploi et donc la précarité. Eradiquer. Comme le virus. Porter des masques, c’était un pis-aller en l’absence de vaccin, une parade temporaire pour que le système (en particulier hospitalier) ne s’effondre pas. Mais les masques ne font pas disparaitre le virus. Tout comme les sempiternels plans de relance, incitations fiscales et autres bonus-malus ne sont, pour un système économique qui broie depuis toujours les corps et les esprits, que des rustines pour l’empêcher d’imploser. Mais ces rustines ne font pas disparaître le « virus » (par ailleurs étroitement relié au danger climatique évoqué au dessus). Pour se protéger et protéger les autres, notre Président infaillible ne peut que décréter la fin du capitalisme. J’ai foi en lui, son argument est imparable. Et pour légitimer sa décision, j’attends avec impatience la constitution de la « convention citoyenne sur le capitalisme ».

Frédérique Vidal à Marseille : une visite Potemkine

Sweden, Carson City
© Gregor Sailer
Retour sur la visite de Frédérique Vidal sur le campus de Luminy à Marseille, par un universitaire souhaitant préserver son anonymat.

Ce vendredi 05 mars, la ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, Frédérique Vidal, s’est rendue sur le campus de Luminy de Marseille. L’intérêt de cette visite est en soi limité. Je vous laisse le soin d’en regarder les compte-rendus dans la presse pour vous en rendre compte. Mais ce qu’on ne peut pas voir à travers les images relayées par les médias, c’est la façon dont s’est organisée cette visite. Comme souvent, c’est ce qui se passe en coulisse qui doit retenir notre attention.

Plaçons-nous tout d’abord du point de vue des étudiants. Premièrement, la visite a eu lieu pendant les vacances des étudiants en licence, l’université étant presque déserte. Un choix de calendrier étonnant, s’il en est. Qui étaient alors ces jeunes gens regroupés en cercle autour de la ministre ? Des étudiants sélectionnés par le président de l’université lui-même. Un public choisi pour sa capacité à tenir tête à la ministre, n’en doutons pas. Deuxièmement, après la discussion avec les étudiants dans la cour intérieure, Mme Vidal a visité la bibliothèque… entre 12h45 et 13h15. C’est à dire très précisément pendant la période où les étudiants ne sont pas censés y avoir accès : pour cause de pandémie, ce dernier se fait par réservation soit sur le créneau de 8h-13h, soit sur celui de 13h30-17h. Après le choix de la date, celui de l’horaire donc.

Lorsque l’information a commencé à circuler, il a tout de même été impossible d’approcher la ministre

Plaçons nous maintenant du point de vue des personnels de l’université. Tout d’abord, personne n’a été prévenu de la visite de la ministre. Ainsi, aucun membre de l’Université, hormis son comité de direction, n’a pu envisager discuter avec celle qui, en plus de représenter leur autorité de tutelle, prétend également parler au nom de l’ensemble de la communauté universitaire. Ensuite, lorsque l’information a, bien tardivement, commencé à circuler, il a tout de même été impossible d’approcher la ministre: l’accès était interdit à toute personne non-inscrite sur « la liste » , le service d’ordre, conséquent.

Les étudiants ont des motifs légitimes de colère, […] les membres de l’Université en ont tout autant.

On avait connu le président Macron contraint à barricader des quartiers entiers lors de ses déplacements, afin d’esquiver une contestation qui s’est enflammée depuis l’apparition des Gilets Jaunes. Qu’un président de la cinquième République cristallise les colères n’est guère surprenant (quoique le niveau atteint actuellement est exceptionnel). Par contre, qu’une ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche se sente contrainte de visiter une université en catimini, s’y cachant à la fois de ses étudiants et de son personnel (pourtant loin d’être constitués de violents révolutionnaires), me semble marquer une nouvelle étape dans le discrédit général du
gouvernement actuel.

Ils ont peur, d’un étudiant de 20 ans comme d’un vieux professeur d’université.

Oui, les étudiants ont des motifs légitimes de colère, alors qu’ils sont touchés de plein fouet par une crise qui, en plus de les priver d’un parcours universitaire normal, les plonge dans une détresse psychologique et matérielle dangereuse… Oui, les membres de l’Université en ont tout autant, depuis la LPR presque unanimement refusée jusqu’à la gestion de la crise au sein d’une institution qui manquait déjà cruellement de moyens en temps normal, en passant par les propos délirants de Mme Vidal vis-à-vis de la recherche académique.

En agissant comme elle l’a fait, la ministre fuit ses responsabilités. Mais elle offre une nouvelle preuve que le bateau est en train de prendre l’eau: ils ont peur. Ils ont peur, au point de ne plus oser un contact direct avec la réalité. Ils ont peur, d’un étudiant de 20 ans comme d’un vieux professeur d’université. C’est probablement signe qu’ils ne seront pas longs à quitter le navire, quand celui-ci tanguera un peu plus.

Un universitaire.