
Puis c’est parti aux Antilles et dans d’autres territoires ultra-marins. La République, toujours « Une et Indivisible », s’en fout aussi. Quand elle s’occupe de « là-bas », c’est pour envoyer la CRS8 en goguette tester les nouveaux blindés centaures et, bien sûr, enfouir les revendications (pollution, eau, coût de la vie, etc.) sous des orages de lacrymogène.
C’est ensuite arrivé à Créteil (pendant que ça continuait outre-mer). C’est très près de Paris mais trop loin de l’Elysée et du siège de France Info pour qu’on en parle. Sans doute une dépêche AFP a-t-elle été traitée par IA.
Avec l’extension à toute l’Ile-de-France puis à toute la France, dans un contexte déjà marqué de tension sociale, les journalistes ont enfin parlé des blocages et des premières dégradations de poubelles. Mais ils ont surtout présenté l’analyse du ministre de l’Éducation et celles de ses prédécesseurs, tous autant qu’ils sont responsables de la situation.
Les revendications elles (remplacement des professeurs absents, remise en état du bâti, suppression de Parcoursup, etc.), ont été opportunément enfouies sous une épaisse couche de paternalisme bourgeois : « ce sont des fainéants », « ils ont le droit de se taire en classe », puant la lacrymogène et la matraque.
Arrive donc le 17 octobre (auquel les gilets jaunes appelaient depuis un mois, dans la foulée des appels lycéens et étudiants à une journée nationale). Après donc presque deux mois de silence du ministre de l’Éducation et de répression par celui de l’Intérieur. Après surtout 9 ans de mandats de Macron.
Mandats qui auront vu les pétitions ignorées, les grandes conférences pour le climat piétinées, les grandes causes du quinquennat oubliées, les grandes manifestations pacifiques méprisées, les grands débats étouffés et les législatives bafouées par la nomination de ministres issus des partis perdants.
Mandats qui auront vu l’inflation, 1000 milliards de dette supplémentaire, la dégradation des services publics, la baisse des salaires, l’augmentation des loyers, la baisse des embauches, l’enrichissement indécent des riches, l’humiliation internationale, les morts et mutilations policières, la collaboration génocidaire…
Un tel bilan devrait être répété par les journalistes à chaque fois qu’un membre du gouvernement prend la parole.
Le 17 octobre donc, sans surprise, se passe de la seule façon possible dans un contexte pareil : violemment. Quand rien ne va nulle part ni pour personne et que toutes les options institutionnelles ont été épuisées, il ne reste que la rage.
Rage à laquelle le pouvoir répond systématiquement par la surenchère.
D’un côté : deux morts et plusieurs mutilés.
De l’autre : des vitrines brisées, de la marchandise volée, des poubelles renversées, une mairie brûlée.
Chacun choisira son indignation.
Les journalistes et les politiciens conservateurs ont choisi la leur : les vitrines et la mairie. Quel meilleur moyen d’enfouir TOUT le reste ? Tout le monde aime les « petits commerçants », ergo : personne n’aime les vilains casseurs.
Alors on oublie le prix de l’essence, le prix de l’alimentation, le montant des loyers, les canicules, les tempêtes et les inondations, les revendications lycéennes et étudiantes, les mutilés, les morts. On oublie tout et on parle des vitrines. Enfouissement global dans la réponse sécuritaire préparée depuis des années sur Cnews. Alors aussitôt on à l’Intérieur, on prépare le RAID et la BRI pendant qu’à la Justice les parquets embastillent à tour de bras (« quatorze mois de prison ferme requis contre un homme qui a ramassé une boîte de lait infantile en passant devant une pharmacie en cours de pillage » nous apprend Lisa Guillemin au milieu d’un nombre incalculable de tels exemples arbitraires).
Et puis il y a l’Ultra-Gauche. On ne sait pas trop ce que c’est (à tout casser 5000 autonomes, antifascistes – quel mal à ça ? et autres situationnistes aux dires même du ministère de l’Intérieur). Alors on y met LFI. Et on ordonne aux renseignements territoriaux de dire que LFI pilote les émeutes (cf. l’enquête Mediapart). Enfouissement sous une avalanche de fake news reprises par des journalistes incompétents, complices ou excessivement bêtes, trumpisme en VF.
Et puis il y a le racisme. Ce bon vieux réflexe sur lequel on sait pouvoir compter en période de crise. Les vilains casseurs étaient (pour partie) issus des banlieues « donc » (pour partie) issue de l’immigration « donc » (pour partie) racisés : « les noirs et les arabes dehors » ont chanté ceux que les antifascistes n’aiment pas. En plus des « petits commerçants », deuxième raison de durcir la réponse sécuritaire. Troisième enfouissement.
Sous le verre brisé des vitrines et les manipulations politiques fascistoïdes, on peut encore voir dépasser un petit bout des revendications des lycées et de celles de tout le reste de la société. Les désenfouissant, on pourrait les tirer et tirer tout ce qui leur est rattaché, encore plus profondément enfoui par 40 ans de néolibéralisme et 400 de capitalisme. Enfouissement, désenfouissement.
Mais non. Les « petits commerçants » et les « méchants casseurs ».
Les « petits commerçants ». On pourrait en parler pour commencer. Déjà, essayer de savoir si ce sont vraiment des « petits commerçants » qui ont été visés. De ce que je vois dans les comptes-rendus de procès ou sur les réseaux sociaux, il y en a peu et majoritairement des enseignes de grands groupes internationaux : Apple, Foot Locker, Vuitton, etc. Pas vraiment des petits indépendants. Enfouissement par la médiocrité journaliste.
Il y aurait aussi à dire sur les conditions matérielles des authentiques « petits commerçants » qui payent chaque année 36 milliards d’euros de pure rente (foncier, construction et entretien du bâti déduits du loyer) à leurs bailleurs. De quoi payer de belles vitrines. Sans oublier les coûts bancaires (emprunts, transactions) et assuranciels (assureurs qui ne remboursent jamais rien qu’aux riches – ceux qui ont le temps de mener la procédure à son terme). Ni oublier la concurrence des oligopoles du e-commerce, leur surface capitalistique, leur force de frappe publicitaire et leur domiciliation fiscale étrangère (qui ont par ailleurs fait fermer la moitié des commerces de centre-ville dans le plus grand silence de ceux qui aujourd’hui appellent à l’armée pour des vitrines). En mentionnant le coût d’autres oligopoles : les importateurs-grossistes qui contrôlent les prix et la disponibilité des stocks. Et puis la concurrence des grands groupes, précisément ceux qui chouinent le plus à la télévision sur les « petits commerçants » et trustent les emplacements prime car seuls eux peuvent se les permettre. Et enfin la rente publicitaire captée unilatéralement par Facebook et Google, indispensables si on veut être référencés, donc visités. Le tout dans un tableau d’appauvrissement de la population, donc de raréfaction de la demande.
Mais non, enfouissement par la moyenne (qui cache les rapports de classe comme disait Lénine), enfouissement par la praticité d’associer Carrefour à l’épicier du coin comme on associe Bernard Arnault au garagiste de campagne ou le propriétaire de sa résidence principale à la foncière cotée. Faisant ça, on fabrique une solidarité là où devrait exister un antagonisme. Car l’épicier du coin ne voit pas toujours qu’il est d’abord exploité par son bailleur (dans des proportions épiques), par sa banque, son assureur et ses fournisseurs, qu’il est concurrencé inégalement voire illégalement par Amazon, et que ses clients sont appauvris par la politique de Macron. Et tout ceci bien avant de voir sa vitrine brisée.
Les « casseurs » par ailleurs, on pourrait en parler aussi. L’Humanité le fait dans un article à lire absolument et intitulé « la faim a pris le dessus ». Lundi Matin l’avait fait pendant les Gilets Jaunes en donnant la parole à l’un d’entre eux, a priori le « casseur » idéal, ayant incendié gratuitement des voitures dans Paris. Il dit lui-même dans cet article : « Pourquoi ce type a cassé ? – Parce que c’est un casseur, c’est évident. » Logique qui suffit amplement à un tribunal bourgeois, à un journaliste de cour, à un politicien conservateur.
Dans les deux cas : la pauvreté sinon la misère, la lassitude.
On pourrait parler de ces conditions sociales. Du fait que la société n’offre aucun avenir autre que le remboursement de la dette publique (dont personne ne sait ce qu’elle peut financer vu que rien ne marche – si : les dividendes des grandes entreprises qui, eux, marchent très bien) ou la matraque si vous n’êtes pas d’accord. Enfouissement par l’économie de la « raison » aka la dette-ça-se-rembourse.
On pourrait parler à nouveau des lycéens qui n’ont aucune certitude sur les études qu’ils feront (même en travaillant bien). Ou des étudiants qui ne savent pas si ces mêmes études déboucheront sur quelque chose : professeur mal payé ? Intérimaire au SMIC ? Chômage ? À vous de choisir. Les taux d’embauche des jeunes s’effondrent, l’IA n’y étant sans doute pas pour rien. Et, se demandent-ils : travailler pour quoi faire ? Enrichir des riches qui détruisent le climat et leurs conditions de vie future ? Enfouissement par le mythe de la « méritocratie républicaine » d’un côté, par celui du « capitalisme vert » de l’autre.
On pourrait aussi parler des gens insérés dans l’emploi, comme la majorité des Gilets Jaunes. Aucune perspective professionnelle, salaire qui stagne qu’on accepte par peur du chômage pendant que tout augmente : essence, alimentation, loyer, etc. Qui aujourd’hui peut acheter sa résidence principale dans une grande ville, même en y travaillant ? Les héritiers. Se loger, c’est la condition primaire pour vivre, donc un droit fondamental. Pourtant ce n’est plus possible. Les gens se ruinent littéralement pour le simple fait d’habiter que ce soit par un loyer ou un emprunt. Pour le seul bénéfice d’une minorité de privilégiés héritiers et multi-propriétaires. Le coût de cette rente est de l’ordre de 130 milliards par an (déduction faite du foncier, de la construction et de l’entretien). Enfouissement par le « droit à la propriété », par « laisser quelque chose à ses enfants ».
On pourrait alors parler de la désindustrialisation qui a détruit une grande part des emplois intermédiaires, ne laissant comme choix que partir d’en bas pour y rester ou partir d’en haut pour en descendre à mesure des plans de licenciements (pardon : de sauvegarde de l’emploi) ou d’érosion salariale par l’inflation. Cette même désindustrialisation qui a vidé les banlieues de leurs bassins d’emplois : le nord de Marseille, de Lyon, de Paris ; mais qui a augmenté les marges des grands groupes, lesquels ont délocalisé. Immense ruissellement vers le haut, fiscalement et politiquement accompagné et encouragé. Enfouissement par l’économie orthodoxe et le mythe de la « destruction créatrice ».
On en arriverait alors à la question, non du « partage des richesse » mais du contrôle des moyens de production. Pourquoi tout est parti ? Parce que les gens le voulaient ? Non : parce qu’une caste de capitalistes parasitaires souhaitait voir ses profits croître. Parce que leur « propriété » est « sacrée » dans la déclaration des droits de l’Homme alors que la vie des travailleurs n’est qu’une variable d’ajustement. Si ceux-ci s’appauvrissent, l’Etat mettra en place le minimum d’aide sociale (obtenu ou accordé magnanimement par une quelconque mise en scène démocratique) pour éviter la misère donc le mécontentement. Et quand celui-ci surgira, l’Etat y mettra bon ordre par la police. Voilà le contrat social capitaliste, poussé à son extrême dans le néolibéralisme. Aux capitalistes : profits et subventions. Aux travailleurs : miettes et matraque. Enfouissement sous des décennies d’anticommunisme. Être contre ça (et pour le contrôle travailleur du travail), c’est être pour la Kolyma.
Bref, enfouissement par l’hégémonie du capital, ses curés journalistes et ses grands prêtres économistes. Farouchement gardée par police et justice. Tous étant d’ailleurs parfaitement confiants sur le fait qu’ils défendent le juste puisqu’ils défendent le « naturel » – propre de l’hégémonie – ce qui les autorise donc à tous les extrêmes.
Les lycées, les étudiants, les travailleurs et même les « vilains casseurs », eux, désenfouissent. Ils remettent en question ce « naturel ». Ils font de la politique. Qu’ils aillent aussi loin que possible dans ce sens à condition d’y aller politiquement. Car L’Etat bourgeois pourrit sur pied et son hégémonie avec lui. C’est le moment de tirer toutes les chaînes logiques possibles, de tout remettre en question, de proposer mieux, de changer pour de bon.
