« C’est par l’expérience qu’il faut trouver les solutions et c’est par l’expérience qu’il les faut vérifier. »
Léon Trotsky – Terrorisme et communisme
Comme on pouvait s’y attendre, et ainsi que le camarade Bruno Amable l’avait indiqué dès le 3 janvier : « l’étape d’après, c’est le Groenland ». Et Donald Trump met les moyens pour indiquer qu’en effet, c’est maintenant l’étape actuelle.
Le problème, c’est que le Groenland est un territoire « autonome » du Danemark, pays membre de l’OTAN et de l’UE, pas vraiment un territoire lointain qu’on avait pris pour habitude de conchier à chaque échéance électorale sans vraiment en savoir grand-chose.
Alors les problèmes que la visée impériale américaine posent sont bien différents. Macronistes et consorts peuvent se féliciter que l’affreux Maduro soit tombé (fût-ce au mépris de tout droit international), mais perdre un bout de l’UE c’est une tout autre affaire. Surtout qu’il y a des traités. Et que les traités, en Europe, c’est important. C’est même le plus important. C’est par exemple beaucoup plus important que les groenlandais.
La preuve : pas moins de 15 militaires en provenance de plusieurs (sic) pays européens sont allés y préparer des opérations. Ça ne rigole plus. La diplomatie non plus ne rigole pas. Le 18 janvier, face aux droits de douane de 10% (puis 25 en juin) imposés par Trump, notre très aimé Emmanuel Macron menaçait Trump de demander d’utiliser « l’instrument anti-coercition ». Il est difficile de ne pas rigoler.
Néanmoins, c’est sans doute le grand mérite de la clarification Trumpiste, on commence à voir s’agiter un tas de gens qui, telle la fleur du petit prince, « se croient terribles avec leurs épines ». Aurore Lalucq « demande en urgence à la commission d’organiser un Airbus des systèmes de paiements européen ». 20 minutes n’hésite pas à titrer « L’avenir de l’Europe et de la paix mondiale tient peut-être en trois lettres : SAP ». Glucksmann de son côté dans Le Monde : « Nous avons avec ASML, une entreprise néerlandaise, le monopole des machines qui fabriquent des microprocesseurs si importants pour Donald Trump ». Que SAP soit un logiciel remplaçable, ASML tenu par des engagements avec les USA ou qu’un système de paiement soit d’abord le résultat d’un rapport de force avant d’être quelque chose de très compliqué à développer, voilà qui échappe à nos amis les fleurs.
Contrairement à la fleur, ils ne feraient pas pleurer le petit prince mais le mettraient plutôt bien en rogne au point de leur réserver un sort digne des baobabs. Parce que ces gens, eux, ne sont pas du tout des fleurs mais plutôt des baobabs, et comme chacun le sait : « un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut jamais plus s’en débarrasser ».
Il faut reconnaître que le rapport de force est incroyablement en faveur des USA. Leur domination dans l’informatique, les moyens de paiement, le hardware, l’IA, les services, est totale. Tout cela est largement documenté, notamment dans notre note conjointe avec Intérêt Général sur la souveraineté numérique. Les services publics et l’immense majorité des entreprises reposent sur des logiciels ou des services fournis par une poignée de monstrueux acteurs américains comme Microsoft ou Amazon. Développer des services de remplacement pour Swift ou AWS ne se fait pas en un jour, surtout après des décennies d’abandon de toute velléité de souveraineté.
Ainsi, même en dehors des cas de corruption généralisée comme l’affreux Arno Klarsfeld, la tentation de se coucher est grande et certains n’y résistent pas. Militairement, on pourrait bien déployer le groupe aéronaval à St Pierre et Miquelon en défense du Canada (qui se prépare aussi à une invasion US – on croit rêver) et du Groenland, mais ce serait bien tout. Diplomatiquement, on pourrait peut-être (quand même), convoquer le conseil de sécurité de l’ONU. Mais dedans, membres permanents avec droit de véto, il y a la Russie qui aurait bien du mal à condamner une invasion et les USA qui n’iraient pas se condamner eux-mêmes. Economiquement, tout le monde à part Bruno Lemaire sait que les sanctions n’ont jamais marché nulle part et qu’elles marcheraient encore moins contre les USA qui ne sont pas vraiment l’Iran ou la Corée du Nord.
C’est sans doute tout cela qu’a compris Donald Trump : il peut faire ce qu’il veut dans le cadre actuel : superpuissance américaine, carpettes européennes. En pratique, il est difficile de ne pas le reconnaître telle qu’est la situation actuelle.
Ainsi nous n’aurions plus de salut que d’être des esclaves misérables, comme le dénonce le premier ministre Belge (avec un autre brio que notre très aimé Emmanuel) : « Being a happy vassal is one thing. Being a miserable slave is something else » ?
Pas forcément.
Il y a une puissance plus grande, bien plus grande en fait, que les Etats-Unis : les marchés de capitaux. Et il y a une chose que les marchés de capitaux n’aiment pas : perdre de l’argent.
Si Trump ordonnait à Amazon de suspendre AWS en Europe, une grande majorité de notre économie serait paralysée ou sérieusement ralentie. De même pour Swift ou Mastercard. Ou pour les services de Microsoft. Et ça, ça voudrait dire une récession sévère et immédiate, une baisse des marchés d’actions voire une illiquidité pour certains titres, voire à tous, tant l’intégration capitalistique est grande. Et ça ne plairait pas beaucoup à Vanguard, BlackRock ni à toutes les banques de Wall Street. Car, si l’Europe, via des institutionnels privés, détient beaucoup d’actifs US, notamment des bons du trésor, il en va de même dans l’autre sens : pour une fois chantons les mérites de la mondialisation des marchés de capitaux (je meurs en écrivant ça).
Car grâce à cela, il y a une chose qui ne sera jamais permise : une guerre économique (ou une guerre tout court d’ailleurs), entre les USA et l’UE. Cela ferait baisser les rendements. Voudrions-nous essayer que les gouvernements tomberaient comme des mouches, Trump compris, par impeachment ou coup d’état, peu importe. Qu’il joue avec les droits de douane (dans les limites permises par l’inflation), qu’il envahisse à gauche et à droite, mais pas qu’il chahute sérieusement les marchés, encore moins leur liquidité.
C’est là qu’est la toute petite porte étroite qui nous est offerte. Et c’est d’ailleurs celle qu’a emprunté la Chine depuis tant de plans quinquennaux, quoi que dans une déclinaison différente. La Chine savait que l’Occident avait besoin des ses capacités manufacturières massives et qu’en échange, on les laisserait faire, à la marge, des choses, tant qu’ils continuaient d’assurer la rentabilité des industriels occidentaux. Alors ils ont fait, et de marge en marge, les voici à la porte de l’indépendance.
Aujourd’hui, de même, les marchés ont besoin de stabilité financière pour assurer les rendements et les interdépendances UE/USA forcent un éventuel conflit à ne pas dépasser le stade des gros mots ou des périphéries.
Il nous faut donc faire tout ce qu’on peut en veillant à rester dans les limites élastiques des marchés.
Taper sur les GAFAM, c’est du suicide littéral. Interdire d’exporter les machines ASML, ce n’est pas possible car elles dépendent de technologies américaines (même à la marge), et cela imposerait des sanctions bien pires en retour. Le conflit brutal généralisé : impossible du fait des marchés. Toujours est-il qu’il faut sortir de cette situation, et le plus rapidement sera le mieux.
Il y a donc, à mon sens, plusieurs niveaux de gravité à avoir en tête au moment de bâtir une réponse économique ou diplomatique.
Pour Facebook (ou tout Meta d’ailleurs), la violence est de mise. On peut l’interdire demain matin, ça ne nous changera rien (sinon pour des indépendants qui devront attendre trois semaines qu’une alternative devienne assez populaire). Pour X c’est encore mieux, on aurait le plaisir délectable de voir les journalistes devoir travailler.
Pour google.com, il est relativement facile de bâtir une alternative acceptable, voire meilleure (lire sur l’enshittification ou constater par soi-même la dégradation de la qualité). Pour AWS ou autres services cloud, c’est plus compliqué mais possible. Pour Swift ou MasterCard, la plus grande difficulté est de tordre les bras des banques.
Et puis pour le cœur du cœur : le hardware, Intel, Cisco, AMD, NVIDIA, là c’est une autre histoire.
En gardant en tête ces contraintes, il faut planifier. Jean-Luc Mélenchon, décidément en forme en ce moment, a eu des mots excellents dans un colloque à l’institut La Boëtie : il faut utiliser les forces productives là où elles sont, les recenser, les mobiliser. Ces mots rappellent ceux de Trotsky dans « Communisme et terrorisme », écrit en 1920. Avec une sorte d’accent de modernisation, d’adaptation à la situation actuelle ou (on ne sait pas), d’inflexion au service d’une stratégie électorale.
Ce que dit Jean-Luc et la FI à travers lui est juste. Se heurter à la superpuissance américaine ne se fait pas dans le bruit et la fureur, à moins d’accepter 10 ans de souffrance. Cuba sait ce que je veux dire. Il faut y aller en douceur, partout où on peut, aussi franchement qu’on peut, mais sans jamais dépasser les bornes. En se rappelant que les bornes ne sont pas celles de Trump, ni celle d’une Amérique qui nous exploite gentiment comme d’habitude, mais celles des marchés financiers. En bref : en sachant nos forces et nos faiblesses.
Une urgence majeure est la création d’un pôle public du numérique. Et de même dans toutes les autres filières fondamentales : défense, industrie, éducation, santé, logement, alimentation. A ces pôles d’identifier les dépendances, les axes de libération, les points de blocage. Cela, les marchés ne sauraient nous le reprocher ni le sanctionner. Surtout si (et c’est ce que je retiens de l’intervention de JLM), nous jouons le jeu, dans une forme de Trotsko-Léninisme modernisé, de l’agrégation des forces productives, y compris celles des entreprises, via un soutien public.
Que ce soit une Taqiyya et que l’objectif soit la collectivisation du grand et la communalisation du petit, les marchés n’ont pas à le savoir si cela permet de mettre sur pieds de quoi sortir de la dépendance, c’est-à-dire de quoi préparer plus grand.
Le plus grand, l’internationale et la révolution sociale, est, il faut le reconnaître, hors de notre portée. Demain aurait lieu la grève générale, la prise du pouvoir par des soviet ouvriers qu’après demain la répression d’état (colonial et bourgeois national d’abord, international ensuite s’il le fallait) écraserait tout le monde. Qui n’a jamais fui devant une charge de CRS ? Qui ne fuirait pas devant un trait de napalm tiré par un rafale ou un F35 ? Ceux qui répondent « moi » ne se sont jamais posé la question ou sont des menteurs. Pour ceux qui se posent la question, ou y ont déjà répondu, face à un chasseur furtif, il faut des missiles ou un autre chasseur furtif, n’en déplaise aux partisans naïfs du pacifisme creux. Et donc des chaînes de production, des ouvriers qualifiés, des matières premières, des composants, des ingénieurs.
Pour préparer le grand, il faut donc le préparer d’abord localement. En prenant le temps d’être, pour commencer, vaguement souverains en matières alimentaire, en matière de défense, d’industrie…
Ensuite en le préparant internationalement et Trump nous ouvre un boulevard aussi grand que celui de la souveraineté. L’ordre issu de la seconde guerre mondiale s’effondre, même le premier ministre canadien le reconnaît, et, le reconnaissant, reconnaît que c’était une fiction à laquelle tout le monde avait pris goût à croire. Demain viendra l’hégémonie chinoise, issue du monopole sur les terres rares et d’une industrie massive, ce dont aucun pays ne dispose. Mais demain, à l’échelle internationale, ce n’est pas un demain calendaire. En attendant, on peut mettre en place un réel internationalisme, hors UE, hors traités. En commençant par s’excuser pour la colonisation, et pas seulement pour la forme, en proposant à nos anciennes colonies, dont on reconnaîtra qu’elles sont devenues des pays libres, d’être des partenaires égaux au sein de quelque chose de nouveau, quelque chose de « soviétique ». Avec lesquelles les transferts sont réels, avec lesquelles l’amitié est profonde et indissoluble. Et de même de nos colonies actuelles, les DOM-TOM. Au sein de cette chose à imaginer, tous les pays libres du monde, de l’Asie du Sud-Est à l’Europe du Nord, seraient bienvenus. A nous de refonder un axe non-aligné anti-impérialiste, ou à rejoindre le premier venu. Car la chute morale, et maintenant effective, des USA, ne sera pas sans conséquences. Il faut saisir ce genre d’occasion qui ne se présente qu’une fois par siècle.
Nous disposons de quelques années pour agir. Pour prendre le pouvoir ici, déjà. Et ça, dans notre camp, seule LFI est en mesure de le faire. Pour que ce pouvoir agisse, prépare et rende réellement possible les grandes choses, il s’agit de l’y pousser. Ce texte commence à le faire. A vous d’en faire autant.
Vive la république mondiale soviétique, dans laquelle les peuples seront tous libres et souverains, les gens libres, heureux et égaux. Elle viendra un jour.
