Nous pensons tous à demain

Introduction : de la Résistance à l’action

Nous pensons tous à demain. Et pour ce qui nous concerne aux « jours heureux », ce programme au nom devenu mythique. En réalité, ce texte visionnaire vient de loin. Inspiré par différents rapports et travaux de 1943, il a été adopté en 1944 par le Conseil national de la Résistance. Résistance ! Le mot peut sembler fort et comme toujours on rechigne à invoquer l’Histoire de peur de le faire en vain. Mais Résistance à quoi précisément ? À une tyrannie : celle du capitalisme actionnarial.

Mais alors, que faire ? Une ligne d’horizon : instaurer dans les faits les grands idéaux de la Révolution incarnés dans notre devise inventée par Maximilien Robespierre : Liberté, Égalité, Fraternité. Un moyen : Changer les structures politiques et sociales de fond en comble. Un objectif : la République sociale et la démocratie pleine. Voilà un plan de bataille.

La quête de l’émancipation se heurte indéfiniment à des intérêts contradictoires et à la recapture de la puissance du social. Elle se heurte aussi aux dominants qui deviennent d’autant plus violents qu’ils sont près de la chute.
Pour autant, un réformisme timide ne mènera à rien. Partout, à la manière des Gilets jaunes, il faut faire irruption dans l’espace public pour porter ce message : l’urgence est à la révolution sociale et démocratique.

Constat : l’ouvrier, les masques et la planète

À l’échelle microscopique, l’ouvrier est coupé de son outil de production et du produit de son travail qui appartiennent et profitent à un autre. Il n’est plus qu’un maillon interchangeable de la chaîne de reproduction du capital, plus ou moins haut placé dans la hiérarchie.

Cette inégalité structurelle entre détenteurs de capitaux et travailleurs apparaît avec toute sa violence et son injustice si l’on sait qu’un homme en vaut un autre.

À l’échelle des consciences, le capital ne connaît pas de limite. En détenant des médias et en finançant des campagnes électorales ou des think tanks, il fabrique et manipule les opinions. par tout moyen, il influence la décision publique dans son seul intérêt. Et si ça ne suffit pas, il dégaine le chantage à l’investissement ou à l’emploi.
« Un homme, une voix », il nous le laisse, mais seulement le jour des élections. Avant comme après, c’est la détention de capitaux qui compte.

À l’échelle internationale, le capital s’est hissé au-dessus des nations. Les capitaux se meuvent librement d’un pays à un autre, au gré des facilités fiscales, des droits des salariés et des niveaux de salaire. De multiples institutions internationales (UE, FMI, OMC, G7, OTAN, etc.) sont là pour garantir cette liberté d’action et de circulation, le capital s’étant lui-même construit le cadre institutionnel de son épanouissement.

Avec la complicité active des gouvernants, les États se retrouvent organisateurs des conditions de reproduction du capital via leurs corpus législatifs et leur appareil répressif. Dès lors, les appareils productifs se sont progressivement déplacés pour augmenter ou maintenir le taux de profit.

Il n’y a pas à chercher plus loin la gravité de la crise sanitaire que nous vivons : globalisation des chaînes d’approvisionnement. les médicaments, les masques, les tests sont produits ailleurs parce que c’est plus rentable. Ils ne sont plus là quand nous en avons mortellement besoin.

Quant au désastre économique et social qui s’annonce à la suite de cette épidémie, il sera également soumis à la globalisation des risques financiers et à la voracité actionnariale. L’emprise du capital sur la dette des états et la création monétaire fera peut-être de cette crise à venir un désastre sans précédent.

La démocratie, ou ce qu’il en reste, est rognée de toute part. comment pourrait-il en être autrement puisque l’essentiel du contenu est considéré comme déjà élu ? Tout ce qui veut sérieusement remettre en cause la domination de l’argent est voué à la tempête médiatique et à la répression policière. Les Gilets jaunes sont là pour le prouver. Leurs 42 revendications de début décembre 2018, pourtant parfaitement raisonnables et dans la ligne du cnr, leur ont valu trois morts et 2 500 blessés dont 27 éborgnés. La voilà la tête de la démocratie sous emprise du capital. Et voilà qui donne sa consistance au mot résistance.

Plus grave encore, l’humanité elle-même est menacée par la surexploitation des ressources et les désastres climatiques qui s’ensuivent. L’exigence de rendement constant, ou pire croissant, est à l’évidence incompatible avec la finitude de notre environnement. La limite théorique nous apparaît un peu plus concrète à chaque catastrophe mais croyez-vous qu’ils vont lâcher dans le calme ?

Perspectives : la devise républicaine est révolutionnaire

Voilà l’ordre des choses qu’il faut abattre. Mais que faire demain ? Être des hommes libres. Partout, il faut surgir pour l’exiger et dénoncer la forfaiture de ceux qui prétendent changer les choses sans s’attaquer aux structures. Toujours, il faut inventer des formes nouvelles de lutte et d’expression populaire, comme les gilets jaunes ont su le faire sur les ronds-points (l’Étoile en tête) ou les danseurs de l’opéra contre la réforme des retraites : la vivacité d’un mouvement se mesure à sa créativité. La réponse du pouvoir mesure la pertinence du geste.

À mon échelle, j’ai rejoint le 1er décembre 2018 les Gilet jaunes en grande tenue de polytechnique. La plainte portée contre moi a montré que l’idée était bonne et a catalysé la création d’un groupe de 160 élèves et anciens. L’accumulation des initiatives de tous les genres permettra de reconquérir l’hégémonie culturelle et de rééquilibrer le rapport de force. Propager autour de soi les idées révolutionnaires de liberté, d’égalité et de fraternité, c’est préparer la révolution et justement, les jours heureux :

Instaurons la Liberté.
Quand a-t-on pu vraiment décider collectivement de notre propre destin ? Jamais pleinement, à l’exception de brèves parenthèses historiques plus ou moins vite refermées. Il est temps d’en ouvrir une autre. Le temps est venu de la révolution sociale et du développement humain.
Décidons dans la cité, décidons au travail, décidons dans nos vies. Réunissons l’ouvrier et ses œuvres, le citoyen et la loi, le peuple et l’État. La propriété ne doit qu’être comprise comme la liberté de jouir des fruits de son seul travail propre. Le capital asservit là où la socialisation libère.

Chérissons l’Égalité.
Il n’y a pas de liberté sans égalité. Garantissons l’égalité dans l’accès aux biens matériels nécessaires : un toit, un repas, des soins, des études, une retraite : que les temps productivistes nous aient au moins libérés de la précarité des conditions de vie matérielle.

Les ressources naturelles appartiendront à tous, c’est-à-dire à personne. Leur exploitation sera assurée par des organisations sociales : des services publics chargés d’en distribuer équitablement les fruits et d’en garantir le renouvellement.

Garantissons aussi l’égalité dans l’accès à l’immatériel tout aussi nécessaire à l’accomplissement d’une bonne vie : l’information, la justice, la science, les arts, la nature.

Cultivons la Fraternité.
L’État, dépositaire de la puissance du peuple et responsable devant lui en permanence sera au service de tous et des faibles en premier. L’ensemble protégeant chacun : l’État social, mais aussi la simple humanité entre citoyens deviendra la loi générale.

Les jours heureux sont en réalité à portée de main si le peuple décide de mettre à bas les tyrans qui nous asservissent. La Fraternité entre toutes et tous pourra alors être ce ciment républicain collectif qui rend la politique si belle quand elle est menée pour l’intérêt général.

Alors, pensons à demain !

Texte initialement publié au sein de l’ouvrage collectif Résistons ensemble, pour que renaissent des jours heureux.

16 novembre : anniversaire des Gilets Jaunes

Ce Samedi 16 novembre, j’ai rejoint les Gilets Jaunes pour leur anniversaire.

10h. N’étant pas au courant des différentes manifestations prévues, je vais sur les champs, espérant y trouver du monde. J’y trouve des touristes, des policiers, beaucoup de policiers, un canon à eau à l’Etoile, un blindé sous l’Arc de triomphe. Une ambiance sépulcrale, des vitrines blindées, des clients fouillés avant de rentrer chez LVMH. Pas un gilet jaune. Je crois à un bide. Un ami me prévient vers 10h30 que ça se passe à place d’Italie.

J’y vais tant bien que mal. Les métros sont fermés tout autour et je dois marcher jusqu’à Bir Hakeim pour prendre la 6. Dans le métro, je trouve d’autres personnes allant manifester. Un moine bénédictin un peu perché, et deux « étudiants-travailleurs » qui font gardiens de nuit en plus de leurs études. Vers 12H à Corvisart, le chauffeur nous informe qu’il faut descendre car la prochaine station est fermée. On marche vers la place. On déambule au milieu des slogans habituels (RIC, Macron dégage, Justice fiscale, etc) et de quelques feux de poubelle. Tout se passe bien.

J’appelle un ami qui me donne rendez-vous devant Italie 2. On s’y rejoint vers 12h30 au moment où un type démolit la devanture à coup de barre de métal et de pavés. Les policiers ne sont pas bien loin, on peut les voir. Et à cet endroit la foule n’est pas très dense. Ils ne font rien, donc nous non plus. Les casseurs démolissent ensuite la vitrine de Citadines. La scène dure une dizaine de minutes. La police finit par intervenir à la grenade lacrymogène. Naturellement, tout le monde fuit dans les rues avoisinantes.

Avec mon ami, on fait le tour du pâté de maison pour éviter la charge. On remonte sur la place par l’avenue Auguste Blanqui. Là, nous apercevons les hommes en noir à casque blanc. BAC, BRAV ? Je ne sais pas, mais tout le monde en a peur. Des gens nous disent de partir, ils arrivent au LBD. Le nom de cette arme, joint au cri de « c’est la BAC ! » saisit d’effroi le groupe dans lequel je suis qui part en courant. Nous trouvons refuge dans une épicerie qui ferme son rideau de fer derrière nous. Un moment de calme appréciable.

En ressortant, vers 13h00, le chaos a apparemment gagné la place. On s’y déplace une bonne demi-heure, car ça vaut le coup d’œil. Une voiture est retournée, une pelleteuse brûle sur le rond-point, des trottinettes brûlent sur la chaussée, le nuage de lacrymogène est permanent, même si le vent le disperse bien. Pourtant, l’ambiance reste rassurante. C’est là qu’est le paradoxe. Personne n’a peur de ceux qui retournent des voitures, mais tout le monde s’enfuit à la vue d’une unité de la BAC. Des personnalités et élus comme Jérôme Rodrigues ou Esther Benbassa sont arrivés. Probablement pour la manifestation déclarée à 14h. Pourtant personne ne bouge de la place. On déambule. On entend « sommation » du côté des gendarmes, pas grand-chose ailleurs.

Vers 14h30, on se sent coincés. Je demande à un CRS si on peut sortir. « Non ». « Et on fait quoi alors ? » « Vous restez dans le pot de pus ». Nous voilà bien. On tente l’avenue d’Italie où se tient un gros barrage de CRS avec un canon à eau. « On peut sortir ? ». « Non ». « Il y a une issue ? ». « Non ». Pourtant ils laissent rentrer des gens. On leur signale qu’il faudrait au moins signifier à ces gens qu’ils ne pourront pas sortir. « Non ». Alors on continue de se balader. Ça tire à la lacrymo dans toutes les directions. Impossible de savoir où il faut se rendre pour être en sécurité. Au milieu de la place ? Dans un renfoncement de mur pour éviter les charges ? Près des gendarmes ? Près des medics ? On n’entend plus les sommations. Y en a-t-il seulement ? Plus loin, je vois une demi-douzaine de CRS, seuls, dos au mur en position statique. Je vais leur demander qui les a envoyés là si loin de leurs renforts. De mon point de vue, c’est une faute de leur officier. Ils ne répondent pas mais nous disent que ça va devenir dangereux. Vu ce qui est arrivé à Manu (le 25eme éborgné du mouvement), je reconnais que ce CRS avait raison.

On finira par réussir à partir peu après 15h, à la faveur d’un mouvement de flottement de la ligne CRS. D’autres n’ont pas eu cette chance et y sont restés coincés bien plus longtemps.

Texte initialement publié chez nos amis Les infiltrés